Une étreinte, voilà qui est joliment et parfaitement résumé pour décrire ce qui s'est noué ce 4 août 1936 dans le flambant et gigantesque stade olympique de Berlin, l'Olympia-Stadion. Cette complicité, inédite, entre un Blanc aryen et un Noir au cœur de l'antre nazi, reste un moment de grâce suspendu, où les valeurs de l'Olympisme se sont fièrement affichées à travers une lutte fraternelle, en laissant loin derrière elles les aspirations nationalistes et les dérives idéologiques. Car, oui, les Jeux de Berlin furent honteusement sacrifiés sur l'autel de la propagande. Des « Jeux défigurés », écrivait justement le journaliste Jacques Goddet, dans l'éditorial de l'Auto du 17 août 1936.¹ Des Jeux dénaturés par la propagande nazie qui les a transformés « en une foire destinée à montrer au monde entier la force de réalisation d'un régime et la soumission d'un peuple à un maître. »² En jetant sur cette quinzaine olympique un regard désabusé, Jacques Goddet constatait amèrement : « On s'est servi du sport. On ne l'a pas servi. »³
Certains intellectuels avaient pourtant alerté l'opinion publique que les athlètes seraient les jouets d'une propagande résolument guerrière. Dans un discours prononcé le 6 juin 1936, l'écrivain allemand Heinrich Mann, alors en exil à Paris, exhortait les peuples libres à ne pas participer aux Olympiades berlinoises en prophétisant que « les sportifs internationaux qui iront à Berlin ne seront là-bas que des gladiateurs, les prisonniers et les bouffons d'un dictateur qui se prend déjà pour le maître du monde ».⁴ Mais d'autres personnalités ayant eu la chance d'être les hôtes du régime nazi n'ont pas eu, semble t-il, la même clairvoyance. Beaucoup ont été sous le charme de cette Olympiade, impressionné et subjugué par la réussite esthétique, sportive et diplomatique de ces Jeux. Dans un essai ⁵ écrit en 1937 dénonçant pourtant « le fatalisme des aspirations germaniques » et les ambitions guerrières d'une Allemagne tout entière tournée vers la préparation de la guerre, Paul Valayer n'en a pas moins été conquis par l'éclat et la prestance que le régime a su donner à ces Jeux, ébloui par la grandeur dont l'Allemagne s'est soudain parée. L'académicien Louis Gillet, lui aussi invité à ces Jeux, et installé à la tribune officielle, ne cacha pas son admiration devant le faste des cérémonies et des réceptions officielles, que le régime avait pris soin d'organiser en y conviant la fine fleur de l'aristocratie européenne. Dans l'intention et l'espoir d'offrir aux yeux du monde le spectacle d'une nation recouvrant son orgueil et sa fierté, sa propre estime et celle du monde. À l'un des plus fins observateurs de son époque, l'ambassadeur français André François-Poncet, il n'avait pas échappé que l'Allemagne, par son habileté à séduire, regagnait son crédit et son prestige. Dans ses Souvenirs d'une ambassade à Berlin, 1931-1938, il écrit : « Le corps diplomatique est régulièrement convié [aux fêtes et réceptions officielles], et le chancelier [Hitler] tient à la présence des chefs de mission, à la fois pour les éblouir, et pour que la foule ait le sentiment que ces étrangers sont éblouis par l'Allemagne hitlérienne. » ⁶
Si tant d'intellectuels se sont laissé séduire par l'organisation et le spectacle des Jeux, c'est que le régime nazi a manifestement su « donner un éclat civilisé au fascisme », comme l'a écrit le sociologue Jean-Marie Brohm dans son livre Jeux olympiques à Berlin.⁷ Pour Hitler et Goebbels, il s'agissait de montrer à la face du monde que l'Allemagne nazie devenait fréquentable en entretenant l'illusion de la paix. N'oublions pas, qu'en 1936 l'Allemagne venait d'envahir la Rhénanie. Alors que Hitler œuvrait en coulisse pour mieux préparer la guerre, tout fut organisé et réglé pour célébrer la Pax Olympica. La parfaite orchestration logistique de ces Jeux, toute en rigueur et discipline, assurait au régime une reconnaissance et une respectabilité internationales. Mais les victoires sportives allemandes avaient un arrière-goût idéologique : en elles s'incarnait la suprématie de la race aryenne, édictée en dogme par le régime national-socialiste. Le Reichsportführer Hans von Tashammer und Osten n'en faisait pas mystère en déclarant haut et fort que « chaque victoire d'un sportif allemand est une victoire du nazisme ». ⁸
Et il est vrai que les victoires sportives allemandes ont été le faire-valoir du nouveau Reich dans ses rêves de grandeur et de puissance. Tout fut mis en œuvre par la propagande nazie pour que les valeurs de courage, d'abnégation, de combat, soient glorifiées et portées aux nues par tout un peuple pris dans le tumulte et l'effervescence d'une unité nationale enfin retrouvée. Une façon de préparer les esprits et les corps aux futures conquêtes militaires, d'éveiller la jeunesse à des rêves de domination, de la préparer psychologiquement à la guerre. Et pourtant, dans cette Allemagne fanatisée, obsédée par la question raciale, où les Noirs, persécutés, ostracisés, mis au rebut par les lois raciales de Nuremberg, sont ravalés à leur animalité primitive, qui pût imaginer qu'entre Jesse Owens, petit-fils d'esclave noir, et Luz Long, archétype parfait de l'éminence aryenne, une impensable amitié se créât ? Rien ne laissait prévoir que ces deux champions 9 s'apprécient, se respectent et se lient d'amitié au terme d'une épreuve de saut en hauteur riche en rebondissements et haute en couleur. Ce fut un immense pied de nez aux officiels nazis, qui ont dû ravaler leur haine et leur dégoût en voyant Jesse Owens et Luz Long se congratuler et marcher ensemble, bras dessus, bras dessous. Cette belle image nous réconcilie avec l'esprit olympique que ces Jeux de 1936 avaient largement bafoué et foulé aux pieds. Une photographie immortalise miraculeusement cette complicité entre ces deux athlètes qui prennent la pose pour la postérité.
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| Deux athlètes liés comme des frères |
On a tant glosé sur l'histoire de leur amitié qu'il est parfois bien difficile de démêler le vrai du faux. Jesse Owens avouera lui-même l'avoir enjolivée pour la rendre encore plus belle. Il faut lire son autobiographie spirituelle, coécrite au crépuscule de sa vie avec Paul Neimark, pour se rendre compte à quel point Luz Long fut un catalyseur pour Jesse Owens, et leur rencontre, une révélation quasi mystique. Ce jour-là, Luz Long n'est plus cet ange exterminateur nazi tant redouté. Quand il posa sa main sur son épaule, il lui apparut soudain comme « un messager de Dieu », 10 un ange salvateur et bienfaiteur drapé dans sa plus solennelle sacralité. Sans doute, Jesse Owens a-t-il ennobli cet événement à travers ses mémoires en lui conférant une dimension religieuse et sacrée. Mais leur rencontre, que rien ne laissait présager, a bel et bien exposé l'amour fraternel au monde entier, l'érigeant comme un symbole ultime et universel. De cette fraternité, quarante ans plus tard, Jesse Owens tente encore d'en saisir le sens : « mon amour pour Luz - et oui, je l'aimais -, n'était-il pas l'amour du meilleur qui est dans l'homme, du meilleur qui était en moi ? » 11
Ce qui suscita cette amitié, c'est l'attitude de Luz Long pendant le concours de saut en longueur. Alors que l'Allemand se qualifiait facilement dès son premier essai, Jesse Owens était au bord de l'élimination à l’amorce de son troisième et dernier saut qualificatif. Ayant mordu ses deux premiers essais, il était au pied du mur. Mentalement au fond du gouffre. Cette épreuve qualificative ne présentait pour lui aucune difficulté. Une simple formalité. Mais elle devenait soudain cauchemardesque. Imprécis dans ses marques, le détenteur du record du monde de la discipline était incapable de sauter les 7,15 m requis pour avoir le droit de disputer la finale. Inimaginable.
La suite des événements tient autant de l'improbable que du merveilleux. Le sauteur français, Robert Paul, participant également au concours de saut en longueur, témoigne, admiratif :
« Alors qu'il [Jesse Owens] se concentrait longuement pour cet essai primordial, l'Allemand Luz Long, son adversaire le plus dangereux dans la quête du titre olympique, s'approcha de lui et l'incita à ajuster ses marques. Connaissant la générosité et l'intelligence de cet étudiant en médecine pour l'avoir côtoyé dans diverses rencontres internationales, j'étais malgré tout sidéré par la noblesse de ce geste que seuls les sauteurs présents purent remarquer. Dans le contexte extrêmement fanatisé du moment, cette solidarité à contre-courant eût mérité la plus grande distinction olympique. » 12
Plus qu'un geste chevaleresque, c'est ici le début d'une amitié qui prend corps, et celle-ci n'a rien d'une fable emmaillotée dans de bons sentiments, ni d'un mythe brodé par notre inconscient collectif. 13 Cette amitié, entretenue par une correspondance entre les deux hommes, perdurera après la mort de Luz en juillet 1943 sur le front en Sicile. Pressentant une mort imminente au combat, ce dernier lui écrira une dernière lettre émouvante dans laquelle il émet le souhait de voir Jesse Owens parler à son fils, Kai, une fois la guerre terminée afin de lui transmettre le flambeau de leur amitié. « Mon cœur me dit que ceci est peut-être la dernière lettre de ma vie. Après la guerre, va en Allemagne, retrouve mon fils et parle-lui de son père. Parle-lui de l’époque où la guerre ne nous séparait pas et dis-lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes… Ton frère Lutz. » 14
Jesse Owens retournera bien en Allemagne après la guerre, en 1951, pour honorer la promesse de son ami et rencontrer Kay.
Cette amitié, scellée entre Luz et Jesse, perdure aujourd'hui encore à travers la mémoire de leurs descendants.
- Le destin de Jesse Owens (FLAC - 47 mn - France Inter).
- Jesse Owens, un champion noir défie Hitler (FLAC - 53 mn - France Inter). La vie, un brin romancée, de Jesse Owens sous forme de fiction radiophonique.
Livre et Journaux :
- Jesse. Autobiographie spirituelle par Jesse Owens et Paul Neimark. Éditions Foi et Victoire, 1980. (Extraits - PDF - 9 p.)
- La fabuleuse histoire de Jesse Owens, de Maryse Éwanjé-Épée, José-Carlin/Jacques-Marie Laffont Éditions, 2016. (PDF - Extraits - 26 p.)
S'il y a un livre à lire sur Jesse Owens, c'est bien celui-là. Magnifique ouvrage, richement documenté et illustré, retraçant la vie de ce coureur d'exception. J’ai été surpris par son érudition et le soin apporté au contexte historique.
- Jesse Owens par Alain Foix. Éditions Gallimard, 2024. (Extraits - PDF - 12 p.) Une autobiographie sublimée par la belle plume d'Alain Foix. Un livre indispensable.
- Les Jeux défigurés Berlin 1936 par Jean-Michel Blaizeau. Éditions Atlantica, 2000. (PDF - Extraits - 20 p.)
Un livre truffé de témoignages, de photos et d'articles de presse d'époque qui nous aident à mieux comprendre l'atmosphère et le déroulement de ces Jeux. Jean-Michel Blaizeau montre comment le contexte politique les a détourné de leur finalité sportive, comment Hitler et Goebbels se sont servi de ces Olympiades pour les asservir à la gloire du IIIe Reich. Une chronique détaillée de l'épopée berlinoise, avec ses coups d'éclats et ses scandales sportifs. (Extraits - PDF - 20 p.)
- Extrait du journal l’Équipe du 17/04/2024 : Pourquoi Roosevelt snoba Owens. (Extraits - PDF - 1 p.)
On ne peut pas dire que le président américain Franklin Roosevelt se soit distingué en snobant délibérément Jesse Owens pour des raisons bassement électorales. Même pas un télégramme de félicitations envoyé au quadruple médaillé d’or olympique ! Alors, pour l’invitation à la Maison-Blanche, il ne fallait certainement pas y songer… Ce qui est inconcevable aujourd’hui ne l’était pas en 1936, dans une Amérique marquée au fer rouge par la ségrégation raciale. Jesse Owens avouera lui-même avoir reçu plus de considération et d’égards de la part d’Hitler que de son propre président. Même s’il fut accueilli comme un héros dans son pays, Jesse Owens a malheureusement vite compris que la place réservée aux Noirs dans la société américaine resterait toujours la même, et que la sienne se trouvait toujours au fond du bus. Il a fallu attendre 1976 pour que le président Gerald Ford le réhabilite et le reçoive enfin à la Maison-Blanche. Soit 40 ans après. Jesse Owens a alors 63 ans.
- La fabuleuse histoire de l'athlétisme Robert Parienté et Alain Billouin Éditions Minerva,2003. (Extraits - PDF - 6 p.)
- 1936, La France à l'épreuve des jeux Olympiques de Berlin de Fabrice Abgrall et François Thomazeau. Alvik Éditions, 2006. (Extraits - PDF - 26 p.)
Les journalistes Fabrice Abgrall et François Thomazeau brossent une série de portraits de personnalités françaises issues du monde intellectuel et sportif, (Léon Blum, Pierre de Coubertin, André François Poncet, André Malraux, Jacques Goddet, Noël Vandernotte... ), qui ont été témoins et actrices des Jeux berlinois. L'impact et le retentissement de cette Olympiade dans la société française du Front populaire montrent combien sport et politique sont indissociables. Avant même que les Jeux ne commencent, la campagne de boycottage s'est invitée aux débats. Alors que le Comité Olympique américain sous la férule de son président Avery Brundage a finalement donné son feu vert pour l'envoi de ses athlètes à Berlin, les dirigeants français ont longtemps tergiversé. Ce sont finalement des raisons diplomatiques qui les ont poussés à ne pas suivre les partisans du boycottage, soutenus par les communistes. Pour Léon Blum, alors président du Conseil en juin 1936, l'essentiel était de préserver la paix entre ces deux pays ennemis, d'élaborer une politique d'apaisement, et dans le tumulte des relations internationales, d'insuffler des intentions pacifistes, d'affirmer une volonté de désarmement. Dans un contexte de rapprochement franco-allemand, il eût été donc plus que inconvenant de boycotter les Jeux. Une telle décision pouvait être perçue par l'Allemagne comme la marque et la manifestation d'une profonde hostilité. De quoi alimenter une escalade dangereuse vers un conflit possible, auquel Léon Blum refusait par conviction toute éventualité.
Mais la longue tergiversation des dirigeants français (la décision ne fut prise que le 19 juin 1936 !) n'a certainement pas mis la délégation française dans les meilleures conditions. Les crédits votés in extremis par le Parlement, l'impréparation logistique et le manque de moyens investis dans le sport, ont abouti au constat amer, qu'à l'issue des Jeux, la France n'a finalement pas tenu son rang. Si certains y ont vu « l'image d'une France athlétiquement fragile, physiquement mal préparée et sportivement peu compétente » , d'autres se sont interrogés, à bon droit, sur les raisons structurelles d'un tel échec. Car, si la France dispose bien de champions sportifs populaires capables de susciter l'engouement du public, la pratique du sport en elle-même souffre d'un manque d'encadrements, de structures, et plus encore, de considération. Le sport en France tarde à se démocratiser, et la place qu'il occupe dans la société tient davantage du divertissement et de l'amusement, comme l'écrivent Fabrice Abgrall et François Thomazeau. Certains journalistes sportifs comme Lucien Dubech ne sont pas loin de penser que les piètres résultats de l'équipe de France en athlétisme aux JO de Berlin ne sont que le reflet d'une nation en déliquescence, les signes précurseurs d'un pays qui glisse inexorablement sur la voie de la décadence. Sans pitié, José Germain écrira avec un soupçon de cruauté dans Miroir du Monde : « Au plus secret de son cœur émouvant, la France nourrit toujours une grande espérance : la victoire par miracle » ! Un constat d'autant plus cruel que l'Allemagne, première nation au tableau des médailles, s'est couverte de lauriers au cour de ces Olympiades. Certains journalistes sportifs ne manqueront pas d'éprouver une fascination pour le modèle sportif hitlérien. Car, en Allemagne, le sport de masse est la pierre angulaire d'une politique rigoureuse et le ciment de la cohésion sociale. Tandis que la France se lamente, l'Allemagne fait vibrer son orgueil national et célèbre ses victoires olympiques autour de son Führer, plus unie que jamais...
- L'Auto du 05 août 1935. Un éditorial signé Jacques Goddet. (Extraits - PDF - 2 p.)
- Extrait de la revue Match (ancêtre de Paris-Match) du 11 août 1936. (PDF - 1 p.)
Maurice Sallet interviewe Jesse Owens au lendemain de ses exploits aux JO de Berlin. Les sujets abordés ne manquent pas de piquant. Jesse Owens envisage notamment la question raciale sous un angle inhabituel auquel le journaliste ne s’attendait certainement pas. Il faut d'ailleurs lire la presse de l'époque pour se rendre compte à quel point le Noir, pour ne pas dire le nègre, est constamment réduit à sa condition d'animal. Certains lui octroyant une supériorité naturelle, de par sa morphologie. Au journaliste qui veut absolument lui faire dire que les Noirs sont, anatomiquement et génétiquement, supérieurs aux Blancs sur le plan sportif, Jesse Owens a l'intelligence de répondre que son incroyable performance aux JO de Berlin est le fruit de son talent (naturel) et de son travail de longue haleine réalisé au cour de ses entraînements. Un joli pied de nez à toutes les théories raciales en vogue à l'époque.
- La Beauté du geste. Philippe Delerm
Splendide ouvrage où l'écrivain Philippe Delerm choisit de commenter une série de photos révélant à ses yeux les plus beaux gestes sportifs. « Tout le sport que j'aime, en images et en mots », résumera sobrement Philippe Delerm. À la lumière de son inspiration, l'écrivain conjugue l'élégance du verbe à la beauté des photos.

















