vendredi 20 février 2026

Jesse Owens/Luz Long : le temps d'une étreinte Véronique Lhorme, 2015 - HDTV




Une étreinte, voilà qui est joliment et parfaitement résumé pour décrire ce qui s'est noué ce 4 août 1936 dans le flambant et gigantesque stade olympique de Berlin, l'Olympia-Stadion. Cette complicité, inédite, entre un Blanc aryen et un Noir au cœur de l'antre nazi, reste un moment de grâce suspendu, où les valeurs de l'Olympisme se sont fièrement affichées à travers une lutte fraternelle, en laissant loin derrière elles les aspirations nationalistes et les dérives idéologiques. Car, oui, les Jeux de Berlin furent honteusement sacrifiés sur l'autel de la propagande. Des « Jeux défigurés », écrivait justement le journaliste Jacques Goddet, dans l'éditorial de l'Auto du 17 août 1936.¹ Des Jeux dénaturés par la propagande nazie qui les a transformés « en une foire destinée à montrer au monde entier la force de réalisation d'un régime et la soumission d'un peuple à un maître. »² En jetant sur cette quinzaine olympique un regard désabusé, Jacques Goddet constatait amèrement : « On s'est servi du sport. On ne l'a pas servi. »³ 

Certains intellectuels avaient pourtant alerté l'opinion publique que les athlètes seraient les jouets d'une propagande résolument guerrière. Dans un discours prononcé le 6 juin 1936, l'écrivain allemand Heinrich Mann, alors en exil à Paris, exhortait les peuples libres à ne pas participer aux Olympiades berlinoises en prophétisant que « les sportifs internationaux qui iront à Berlin ne seront là-bas que des gladiateurs, les prisonniers et les bouffons d'un dictateur qui se prend déjà pour le maître du monde ».⁴ Mais d'autres personnalités ayant eu la chance d'être les hôtes du régime nazi n'ont pas eu, semble t-il, la même clairvoyance. Beaucoup ont été sous le charme de cette Olympiade, impressionné et subjugué par la réussite esthétique, sportive et diplomatique de ces Jeux. Dans un essai ⁵ écrit en 1937 dénonçant pourtant « le fatalisme des aspirations germaniques » et les ambitions guerrières d'une Allemagne tout entière tournée vers la préparation de la guerre, Paul Valayer n'en a pas moins été conquis par l'éclat et la prestance que le régime a su donner à ces Jeux, ébloui par la grandeur dont l'Allemagne s'est soudain parée. L'académicien Louis Gillet, lui aussi invité à ces Jeux, et installé à la tribune officielle, ne cacha pas son admiration devant le faste des cérémonies et des réceptions officielles, que le régime avait pris soin d'organiser en y conviant la fine fleur de l'aristocratie européenne. Dans l'intention et l'espoir d'offrir aux yeux du monde le spectacle d'une nation recouvrant son orgueil et sa fierté, sa propre estime et celle du monde. À l'un des plus fins observateurs de son époque, l'ambassadeur français André François-Poncet, il n'avait pas échappé que  l'Allemagne, par son habileté à séduire, regagnait son crédit et son prestige. Dans ses Souvenirs d'une ambassade à Berlin, 1931-1938, il écrit :  « Le corps diplomatique est régulièrement convié [aux fêtes et réceptions officielles], et le chancelier [Hitler] tient à la présence des chefs de mission, à la fois pour les éblouir, et pour que la foule ait le sentiment que ces étrangers sont éblouis par l'Allemagne hitlérienne. » ⁶

Si tant d'intellectuels se sont laissé séduire par l'organisation et le spectacle des Jeux, c'est que le régime nazi manifestement su « donner un éclat civilisé au fascisme », comme l'a écrit le sociologue Jean-Marie Brohm dans son livre Jeux olympiques à Berlin.⁷ Pour Hitler et Goebbels, il s'agissait de montrer à la face du monde que l'Allemagne nazie devenait fréquentable en entretenant l'illusion de la paix. N'oublions pas, qu'en 1936 l'Allemagne venait d'envahir la Rhénanie. Alors que Hitler œuvrait en coulisse pour mieux préparer la guerre, tout fut organisé et réglé pour célébrer la Pax Olympica. La parfaite orchestration logistique de ces Jeux, toute en rigueur et discipline, assurait au régime une reconnaissance et une respectabilité internationales. Mais les victoires sportives allemandes avaient un arrière-goût idéologique : en elles s'incarnait la suprématie de la race aryenne, édictée en dogme par le régime national-socialiste. Le Reichsportführer Hans von Tashammer und Osten n'en faisait pas mystère en déclarant haut et fort que « chaque victoire d'un sportif allemand est une victoire du nazisme ». ⁸ 

Et il est vrai que les victoires sportives allemandes ont été le faire-valoir du nouveau Reich dans ses rêves de grandeur et de puissance. Tout fut mis en œuvre par la propagande nazie pour que les valeurs de courage, d'abnégation, de combat, soient glorifiées et portées aux nues par tout un peuple pris dans le tumulte et l'effervescence d'une unité nationale enfin retrouvée. Une façon de préparer les esprits et les corps aux futures conquêtes militaires, d'éveiller la jeunesse à des rêves de domination, de la préparer psychologiquement à la guerre. Et pourtant, dans cette Allemagne fanatisée, obsédée par la question raciale, où les Noirs, persécutés, ostracisés, mis au rebut par les lois raciales de Nuremberg, sont ravalés à leur animalité primitive, qui pût imaginer qu'entre Jesse Owens, petit-fils d'esclave noir, et Luz Long, archétype parfait de l'éminence aryenne, une impensable amitié se créât ? Rien ne laissait prévoir que ces deux champions 9  s'apprécient, se respectent et se lient d'amitié au terme d'une épreuve de saut en hauteur riche en rebondissements et haute en couleur. Ce fut un immense pied de nez aux officiels nazis, qui ont dû ravaler leur haine et leur dégoût en voyant Jesse Owens et Luz Long se congratuler et marcher ensemble, bras dessus, bras dessous. Cette belle image nous réconcilie avec l'esprit olympique que ces Jeux de 1936 avaient largement bafoué et foulé aux pieds. Une photographie immortalise miraculeusement cette complicité entre ces deux athlètes qui prennent la pose pour la postérité. 

 

Deux athlètes liés comme des frères

 

 

On a tant glosé sur l'histoire de leur amitié qu'il est parfois bien difficile de démêler le vrai du faux. Jesse Owens avouera lui-même l'avoir enjolivée pour la rendre encore plus belle. Il faut lire son autobiographie spirituelle, coécrite au crépuscule de sa vie avec Paul Neimark, pour se rendre compte à quel point Luz Long fut un catalyseur pour Jesse Owens, et leur rencontre, une révélation quasi mystique. Ce jour-là, Luz Long n'est plus cet ange exterminateur nazi tant redouté. Quand il posa sa main sur son épaule, il lui apparut soudain comme « un messager de Dieu », 10 un ange salvateur et bienfaiteur drapé dans sa plus solennelle sacralité. Sans doute, Jesse Owens a-t-il ennobli cet événement à travers ses mémoires en lui conférant une dimension religieuse et sacrée. Mais leur rencontre, que rien ne laissait présager, a bel et bien exposé l'amour fraternel au monde entier, l'érigeant comme un symbole ultime et universel. De cette fraternité, quarante ans plus tard, Jesse Owens tente encore d'en saisir le sens : « mon amour pour Luz - et oui, je l'aimais -, n'était-il pas l'amour du meilleur qui est dans l'homme, du meilleur qui était en moi ? » 11

Ce qui suscita cette amitié, c'est l'attitude de Luz Long pendant le concours de saut en longueur. Alors que l'Allemand se qualifiait facilement dès son premier essai, Jesse Owens était au bord de l'élimination à l’amorce de son troisième et dernier saut qualificatif. Ayant mordu ses deux premiers essais, il était au pied du mur. Mentalement au fond du gouffre. Cette épreuve qualificative ne présentait pour lui aucune difficulté. Une simple formalité. Mais elle devenait soudain cauchemardesque. Imprécis dans ses marques, le détenteur du record du monde de la discipline était incapable de sauter les 7,15 m requis pour avoir le droit de disputer la finale. Inimaginable.

La suite des événements tient autant de l'improbable que du merveilleux. Le sauteur français, Robert Paul, participant également au concours de saut en longueur, témoigne, admiratif :

« Alors qu'il [Jesse Owens] se concentrait longuement pour cet essai primordial, l'Allemand Luz Long, son adversaire le plus dangereux dans la quête du titre olympique, s'approcha de lui et l'incita à ajuster ses marques. Connaissant la générosité et l'intelligence de cet étudiant en médecine pour l'avoir côtoyé dans diverses rencontres internationales, j'étais malgré tout sidéré par la noblesse de ce geste que seuls les sauteurs présents purent remarquer. Dans le contexte extrêmement fanatisé du moment, cette solidarité à contre-courant eût mérité la plus grande distinction olympique. » 12 

Plus qu'un geste chevaleresque, c'est ici le début d'une amitié qui prend corps, et celle-ci n'a rien d'une fable emmaillotée dans de bons sentiments, ni d'un mythe brodé par notre inconscient collectif. 13 Cette amitié, entretenue par une correspondance entre les deux hommes, perdurera après la mort de Luz en juillet 1943 sur le front en Sicile. Pressentant une mort imminente au combat, ce dernier lui écrira une dernière lettre émouvante dans laquelle il émet le souhait de voir Jesse Owens parler à son fils, Kai, une fois la guerre terminée afin de lui transmettre le flambeau de leur amitié. « Mon cœur me dit que ceci est peut-être la dernière lettre de ma vie. Après la guerre, va en Allemagne, retrouve mon fils et parle-lui de son père. Parle-lui de l’époque où la guerre ne nous séparait pas et dis-lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes… Ton frère Lutz. » 14

Jesse Owens retournera bien en Allemagne après la guerre, en 1951, pour honorer la promesse de son ami et rencontrer Kay

Cette amitié, scellée entre Luz et Jesse, perdure aujourd'hui encore à travers la mémoire de leurs descendants. 



1. L'Auto du 17 août 1936, p. 1.
2. Ibid.,
3. Ibid.,
4. Cité par Jérôme Prieur dans Berlin Les Jeux de 36, Éditions La Bibliothèque, p. 66.
5Paul Valayer, La Guerre qui rôde, Hachette, 1937.
6. André François-Poncet, Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931-1938, Éditions Perrin, 2016, p. 381.
7. Jean-Marie Brohm, Jeux Olympiques à Berlin, Éditions Complexe, 1983, p. 153.
8. Cité par Fabrice Abgrall et François Thomazeau, dans 1936, La France à l'épreuve des jeux Olympiques de Berlin, Alvik Éditions, 2006, p. 118.
9. Pour les premiers Championnats d'Europe de saut en longueur en 1934, Luz Long obtient la médaille de bronze, alors que, de son côté, Jesse Owens détient le record de la discipline depuis cette journée mémorable du 25 mai 1935, où il s'adjuge, en trois petits quarts d'heure, cinq records du monde aux Championnats universitaires américains d'Ann Arbor ! Une prouesse jamais égalée.
10. Jesse. Autobiographie spirituelle. Éditions Foi et Victoire, 1980. p. 79.
11. Ibid., p. 82.
12. Cité par Jean-Michel Blaizeau dans Les Jeux défigurés. Éditions Atlantica. 2000, p. 108.
13. Dans son livre Les Champions d'Hitler, consacré aux sportifs allemands ayant servi l'idéologie nazie, Benoît Heimermann consacre un chapitre à la rencontre entre Jesse Owens et Luz Long. L'auteur s'insurge contre l'exploitation qui en a été faite au fil des ans et présente le récit de cette rencontre comme une idéalisation de la réalité. Le récit, ancré dans la légende de la morale triomphante, a accouché d'une fable qui, en oubliant la vérité historique, n'a retenu de cette belle histoire olympienne, qu'un flot de bons sentiments. Benoît Heimermann n'y voit que l'expression remodelée, fabulée, exagérée d'une vérité, qu'il finit lui-même par mettre en doute. En donnant du crédit à un journaliste sportif qui affirme n'avoir rien vu des échanges entre Jesse Owens et Luz Long sur la piste, l'auteur s'enferre malheureusement dans une contrevérité, puisque le témoignage de Robert Paul prouve le contraire. Peu importe, au fond, que les photos immortalisant leur rencontre aient été mises en scène, et qu'elles aient servi l'idéal olympien, cher au Baron Pierre de Coubertin. Au-delà des contingences politiques de l'époque, elles symbolisent plus qu'une amitié sportive : une fraternité de cœur qui s'est perpétuée après la mort de Luz long.
14. Cité par Maryse Éwanjé-Épée, dans La fabuleuse histoire de Jesse Owens. José-Carlin/Jacques-Marie Laffont Éditions, 2016, p. 157. 




Documentaire :

- Jesse Owens - Luz Long : le temps d'une étreinte, de Véronique Lhorme (2015 - HDTV - 52 mn - MKV). 



Bonus  :


 

Radio :


- Le destin de Jesse Owens  (FLAC - 47 mn - France Inter).

- Jesse Owens, un champion noir défie Hitler  (FLAC - 53 mn - France Inter). La vie, un brin romancée, de Jesse Owens sous forme de fiction radiophonique.

 

Livre et Journaux :


- Jesse. Autobiographie spirituelle par Jesse Owens et Paul Neimark. Éditions Foi et Victoire, 1980. (Extraits - PDF - 9 p.)

 




- La fabuleuse histoire de Jesse Owens, de Maryse Éwanjé-Épée, José-Carlin/Jacques-Marie Laffont Éditions, 2016. (PDF - Extraits - 26 p.)




S'il y a un livre à lire sur Jesse Owens, c'est bien celui-là. Magnifique ouvrage, richement documenté et illustré, retraçant la vie de ce coureur d'exception. J’ai été surpris par son érudition et le soin apporté au contexte historique. 


- Jesse Owens par Alain Foix. Éditions Gallimard, 2024. (Extraits - PDF - 12 p.) Une autobiographie sublimée par la belle plume d'Alain Foix. Un livre indispensable.







- Les Jeux défigurés Berlin 1936 par Jean-Michel Blaizeau. Éditions Atlantica, 2000. (PDF - Extraits - 20 p.)




Un livre truffé de témoignages, de photos et d'articles de presse d'époque qui nous aident à mieux comprendre l'atmosphère et le déroulement de ces Jeux. Jean-Michel Blaizeau montre comment le contexte politique les a détourné de leur finalité sportive, comment Hitler et Goebbels se sont servi de ces Olympiades pour les asservir à la gloire du IIIe Reich. Une chronique détaillée de l'épopée berlinoise, avec ses coups d'éclats et ses scandales sportifs. (Extraits - PDF - 20 p.)





- Extrait du journal l’Équipe du 17/04/2024 : Pourquoi Roosevelt snoba Owens. (Extraits - PDF - 1 p.) 

On ne peut pas dire que le président américain Franklin Roosevelt se soit distingué en snobant délibérément Jesse Owens pour des raisons bassement électorales. Même pas un télégramme de félicitations envoyé au quadruple médaillé d’or olympique ! Alors, pour l’invitation à la Maison-Blanche, il ne fallait certainement pas y songer… Ce qui est inconcevable aujourd’hui ne l’était pas en 1936, dans une Amérique marquée au fer rouge par la ségrégation raciale. Jesse Owens avouera lui-même avoir reçu plus de considération et d’égards de la part d’Hitler que de son propre président. Même s’il fut accueilli comme un héros dans son pays, Jesse Owens a malheureusement vite compris que la place réservée aux Noirs dans la société américaine resterait toujours la même, et que la sienne se trouvait toujours au fond du bus. Il a fallu attendre 1976 pour que le président Gerald Ford le réhabilite et le reçoive enfin à la Maison-Blanche. Soit 40 ans après. Jesse Owens a alors 63 ans. 


- La fabuleuse histoire de l'athlétisme Robert Parienté et Alain Billouin Éditions Minerva,2003. (Extraits - PDF - 6 p.)







- 1936, La France à l'épreuve des jeux Olympiques de Berlin de Fabrice Abgrall et François Thomazeau. Alvik Éditions, 2006. (Extraits - PDF - 26 p.)





Les journalistes Fabrice Abgrall et François Thomazeau brossent une série de portraits de personnalités françaises issues du monde intellectuel et sportif, (Léon Blum, Pierre de Coubertin, André François Poncet, André Malraux, Jacques Goddet, Noël Vandernotte... ), qui ont été témoins et actrices des Jeux berlinois. L'impact et le retentissement de cette Olympiade dans la société française du Front populaire montrent combien sport et politique sont indissociables. Avant même que les Jeux ne commencent, la campagne de boycottage s'est invitée aux débats. Alors que le Comité Olympique américain sous la férule de son président Avery Brundage a finalement donné son feu vert pour l'envoi de ses athlètes à Berlin, les dirigeants français ont longtemps tergiversé. Ce sont finalement des raisons diplomatiques qui les ont poussés à ne pas suivre les partisans du boycottage, soutenus par les communistes. Pour Léon Blum, alors président du Conseil en juin 1936, l'essentiel était de préserver la paix entre ces deux pays ennemis, d'élaborer une politique d'apaisement, et dans le tumulte des relations internationales, d'insuffler des intentions pacifistes, d'affirmer une volonté de désarmement. Dans un contexte de rapprochement franco-allemand, il eût été donc plus que inconvenant de boycotter les Jeux. Une telle décision pouvait être perçue par l'Allemagne comme la marque et la manifestation d'une profonde hostilité. De quoi alimenter une escalade dangereuse vers un conflit possible, auquel Léon Blum refusait par conviction toute éventualité.

Mais la longue tergiversation des dirigeants français (la décision ne fut prise que le 19 juin 1936 !) n'a certainement pas mis la délégation française dans les meilleures conditions. Les crédits votés in extremis par le Parlement, l'impréparation logistique et le manque de moyens investis dans le sport, ont abouti au constat amer, qu'à l'issue des Jeux, la France n'a finalement pas tenu son rang. Si certains y ont vu « l'image d'une France athlétiquement fragile, physiquement mal préparée et sportivement peu compétente » , d'autres se sont interrogés, à bon droit, sur les raisons structurelles d'un tel échec. Car, si la France dispose bien de champions sportifs populaires capables de susciter l'engouement du public, la pratique du sport en elle-même souffre d'un manque d'encadrements, de structures, et plus encore, de considération. Le sport en France tarde à se démocratiser, et la place qu'il occupe dans la société tient davantage du divertissement et de l'amusement, comme l'écrivent Fabrice Abgrall et François Thomazeau. Certains journalistes sportifs comme Lucien Dubech ne sont pas loin de penser que les piètres résultats de l'équipe de France en athlétisme aux JO de Berlin ne sont que le reflet d'une nation en déliquescence, les signes précurseurs d'un pays qui glisse inexorablement sur la voie de la décadence. Sans pitié, José Germain écrira avec un soupçon de cruauté dans Miroir du Monde : « Au plus secret de son cœur émouvant, la France nourrit toujours une grande espérance : la victoire par miracle » ! Un constat d'autant plus cruel que l'Allemagne, première nation au tableau des médailles, s'est couverte de lauriers au cour de ces Olympiades. Certains journalistes sportifs ne manqueront pas d'éprouver une fascination pour le modèle sportif hitlérien. Car, en Allemagne, le sport de masse est la pierre angulaire d'une politique rigoureuse et le ciment de la cohésion sociale. Tandis que la France se lamente, l'Allemagne fait vibrer son orgueil national et célèbre ses victoires olympiques autour de son Führer, plus unie que jamais...




- Le Miroir des Sports du 4 août 1936.Article signé Géo André. (Extraits - PDF - 2 p.)

- L'Auto du 05 août 1935. Un éditorial signé Jacques Goddet. (Extraits - PDF - 2 p.)


- Extrait de la revue Match (ancêtre de Paris-Match) du 11 août 1936. (PDF - 1 p.)

Maurice Sallet interviewe Jesse Owens au lendemain de ses exploits aux JO de Berlin. Les sujets abordés ne manquent pas de piquant. Jesse Owens envisage notamment la question raciale sous un angle inhabituel auquel le journaliste ne s’attendait certainement pas. Il faut d'ailleurs lire la presse de l'époque pour se rendre compte à quel point le Noir, pour ne pas dire le nègre, est constamment réduit à sa condition d'animal. Certains lui octroyant une supériorité naturelle, de par sa morphologie. Au journaliste qui veut absolument lui faire dire que les Noirs sont, anatomiquement et génétiquement, supérieurs aux Blancs sur le plan sportif, Jesse Owens a l'intelligence de répondre que son incroyable performance aux JO de Berlin est le fruit de son talent (naturel) et de son travail de longue haleine réalisé au cour de ses entraînements. Un joli pied de nez à toutes les théories raciales en vogue à l'époque.

 

- La Beauté du geste. Philippe Delerm




Splendide ouvrage où l'écrivain Philippe Delerm choisit de commenter une série de photos révélant à ses yeux les plus beaux gestes sportifs. « Tout le sport que j'aime, en images et en mots », résumera sobrement Philippe Delerm. À la lumière de son inspiration, l'écrivain conjugue l'élégance du verbe à la beauté des photos.

Le Führer au supplice (jpg)
 

- Benoît Heimermann, Les Champions d'Hitler, Éditions Stock, 2014.(Extraits - PDF - 8p.)





Jean-Marie Brohm, Jeux Olympiques à Berlin, Éditions Complexe, 1983. (Extraits - PDF - 10 p.)




Jean-Marie Brohm dénonce la part de responsabilité du CIO dans la consolidation du nazisme et dans l'éclatante flambée de prestige dont le régime nazi a bénéficier au terme de ces jeux. L'auteur défend la thèse - très discutable - que si les membres du CIO avait pris la décision de ne pas accorder les Jeux à Berlin, le cours de l'Histoire en eût été changé et la guerre évitée. C'est un raccourci sommaire et biaisé, et l'historien n'a pas à faire de la politique-fiction. Quand bien même le monde eût pris plus rapidement conscience du danger que le régime nazi représentait pour la paix et qui allait plongé le monde dans une guerre effroyable, les objectifs de conquête formulés par Hitler dans Mein Kampf seraient restés les mêmes. Quand aux sort des Juifs en Allemagne, Jeux ou pas Jeux, je doute que le sort des Juifs en Allemagne en ait été fondamentalement changé et la politique à leur égard assouplie. Qu'on se soit réellement préoccupé de leur sort. Je tiens à rappeler toute les difficultés que les Juifs allemands ont éprouvé pour trouver une terre d'accueil en Europe ou ailleurs, freinés dans leur élan par une politique de quota restrictive et un climat d'antisémitisme généralisé.
Ces réserves mises à part, Jean-Marie Brohm met parfaitement au jour les mécanismes de propagande orchestrés par le régime nazi dans l'organisation des Olympiades.
- Jacques Benoist-Méchin, À l'épreuve du temps, Tome 1, 1905-1940, Éditions Julliard. (Extraits - PDF - 19 p.)



Quel singulier personnage ce Jacques Benoist-Méchin et surtout, quelle œuvre incroyable il a laissé !
Condamné à mort au sortir de la guerre en 1947, il ne doit son salut et la vie qu'à Vincent Auriol qui commua sa peine en travaux forcés à perpétuité. Parmi ses œuvres marquantes, citons une encyclopédique Histoire de l'armée allemande où pointe la fascination de l'auteur pour la puissance de l'Allemagne. 60 jours qui ébranlèrent le monde qui offre un récit chronologique des événements qui ont mené à la débâcle française. Et bien sûr, sa monumentale autobiographie en trois volumes.
Comme beaucoup d'intellectuels de son époque, Jacques Benoist-Méchin eut le privilège de voyager en Allemagne pendant les Jeux et d'assister aux épreuves sportives, ainsi qu'aux réceptions officielles. Dans un chapitre consacré aux Jeux de Berlin, il nous fait le récit pittoresque de ses pérégrinations en terre nazie. Une curiosité littéraire qui ne manque ni de style, ni d'élégance.
J'ai scanné le chapitre que l'auteur consacre aux J.O, ainsi que l'indispensable préface de son biographe, Éric Roussel, qui nous présente, dans ses grandes lignes, la vie et l'œuvre de cet écrivain pour le moins atypique.
- Jérôme Prieur, Regarder et ne pas voir. Louis Gillet, un témoin au cœur des années sombres, Éditions du Seuil, 2024.(Extraits - PDF - 15 p.)




- Berlin Les Jeux de 36. Jérôme Prieur. Éditions la Bibliothèque, 2024. (Extraits - PDF - 18 p.)






- Leni Riefenstahl, Mémoires, Édition Grasset & Fasquelle, 1997.(Extraits - PDF - 20 p.)





- André François-Poncet, Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931-1938, Éditions Perrin, 2016. (Extraits - PDF - 7 p.)





- Paul Valayer, La Guerre qui rôde, Hachette, 1937.
Le Feu d'Olympie. (Extraits - PDF - 10 p.)







- Denis de Rougemont, Journal d'une époque 1926-1946, Éditions Gallimard, 1968.
Le livre rassemble l'ensemble des journaux que Denis de Rougemont a tenu pendant 20 ans. On trouvera le Journal d'un intellectuel au chômage, Journal des deux mondes et bien sûr, Journal d'Allemagne que j'ai entièrement scanné.  (PDF - 30 p.)




Publié en 1938, Journal d'Allemagne (1935-1936) est un condensé d'impressions, de réflexions, de conversations que l'écrivain suisse Denis de Rougemont a régulièrement rapportées de ses séjours en Allemagne hitlérienne. Fort de ses expériences, l'auteur est intimement convaincu que la montée du nazisme s'apparente à un phénomène proprement religieux. La mystique national-socialiste, avec son goût pour les cérémonies et les grands rassemblements, a réussi à reconstruire la communauté allemande autour d'un sentiment sacré, à la souder autour de son Führer, qui est venu « réveiller » son peuple pour lui assigner une mission providentielle.
L'un des passages qui m'a le plus frappé est une conversation édifiante que l'écrivain a eue avec un S.A. Entre ce militant nazi de la première heure et Denis de Rougemont se noue une discussion posée, où chacun affirme, expose, développe sa propre conception du monde. Et autant dire qu'un gouffre les sépare ! Denis de Rougemont met au jour les motivations du jeune S.A, n'a de cesse de l'interroger pour mieux faire surgir le socle à partir duquel le nazisme s'est formé. Il le questionne avec l'envie et l'espoir naïf de le ramener dans le droit chemin. Mais les divergences sont si profondes qu'elles sont irrémédiables. Les velléités guerrières et expansives du nazisme ont pris le dessus. L'endoctrinement est déjà consommé. L'idéologie du jeune S.A est une idéologie du combat, faite d'héroïsme, de chants guerriers et d'excitation physique. Véhiculée par une propagande outrancière, elle est solidement ancrée dans la société allemande, si bien implantée dans les esprits qu'on la trouve formulée sous forme de slogans pour des œuvres caritatives. Ainsi, l'efficacité du « Secours d'hiver » destiné aux plus démunis, est-elle jaugée à travers le prisme d'un combat, d'un corps à corps acharné. « La lutte contre la faim et le froid est notre guerre », peut-on lire sur des banderoles publicitaires. Oui, nul doute que l'obsession de la guerre est omniprésente, et que, face à l'État totalitaire qu'est devenue l'Allemagne il n'est pas sûr que les démocraties trouvent la force de lui résister.




Vidéos :

 - Jesse Owens  (American Experience), de Laurence Grant, 2012 (TVrip - 53mn - TS). Une immersion dans la vie mouvementée de Jesse Owens et l'Amérique des années 30.


- Les Jeux d'Hilter - Berlin 1936 de Jérôme Prieur (2016 - 90mn - HDTV)

- Berlin 1936 de Daniel Kontur - (2016 - 44 mn - TVrip)


- Race, 2016, Stephen Hopkins :
(Blu-Ray Remux)



Inutile d'être féru d’histoire pour apprécier cette grosse production réalisée par Stephan Hopkins et sortie en France en 2016 sous le titre La Couleur de la victoire. Elle est d'une belle facture et a le mérite de nous offrir un agréable divertissement. Le film n’est pas un biopic de Jesse Owens à proprement parler, car il se focalise uniquement sur les J.O de Berlin de 1936 et les deux années précédant leur avènement. Avec en toile de fond la campagne de boycott qui a mis la société américaine en ébullition. Fallait-il participer aux J.O et cautionner le régime nazi ouvertement raciste et antisémite ? La campagne battait son plein l'été 1935. Du fait de sa couleur et de sa renommée, Jesse Owens s'est trouvé au cœur des débats, sollicité, pressé par des exigences communautaristes bien éloignées de ses aspirations sportives. Ce tiraillement, le film en restitue parfaitement l'intensité. En tant qu'Afro-Américain, Jesse Owens pouvait servir de porte-voix aux partisans du boycott, et infléchir la décision finale. Éternel dilemme, qui souvent asservit le sport à des enjeux politiques. Mais peut-on demander aux athlètes de porter le poids d'une telle responsabilité ? Certaines voix n'ont pas manqué de dénoncer l'hypocrisie de ceux qui s'inquiètent et s'émeuvent du sort réservé aux Afro-Américains en terres nazies, alors qu'aux États-Unis, ils ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière et qu'on continue inlassablement de lyncher des Noirs sans sourciller ? Comment la démocratie américaine peut-elle donner des leçons de morale, elle qui a fait de la ségrégation raciale le fondement de ses institutions ? Jesse Owens, pour qui un athlète ne fait pas de politique et qui attend la venue de ces Jeux comme l'accomplissement de toute une vie, a peut-être offert la meilleure des réponses en allant combattre et gagner sur les terres nazies. Il a, à lui tout seul, réduit à néant le mythe de la suprématie aryenne, que les idéologues et dignitaires nazis clamaient à tout bout de champ. La finale du 100 mètres reste le point d’orgue de sa (trop courte) carrière sportive qui fut stoppée net au lendemain des J.O. Le quadruple médaillé d'or de Berlin fut, en effet, sanctionné pour avoir refusé de respecter à leur terme des courses d’exhibitions à travers l’Europe, organisées dans des conditions déplorables. Elles avaient surtout pour but de se servir du prestige des athlètes pour renflouer les caisses de l’AAU (l’Amateur Athletic Union). Jesse Owens, éreinté, jeta l’éponge et fut immédiatement et définitivement banni du monde de l'athlétisme. Radié à vie par l’inflexible et sectaire Avery Brundage, président du comité olympique américain. Le film retrace à grands traits les événements marquants du sprinter américain. Il revient notamment sur cette folle journée du 25 mai 1935, où Jesse Owens s'adjuge, en 45 minutes seulement, cinq records du monde aux Championnats universitaires américains d'Ann Arbor ! ! Quant aux Jeux eux-mêmes, ils constituent, à mon sens, la partie la plus réussie du film. Stephan Hopkins a parfaitement reconstitué l'effervescence et la folle ambiance de ces Jeux. Quand Jesse Owens entre pour la première fois dans l'Olympia-Stadion, sur lequel plane l'ombre du titanesque Hindenburg, fleuron de l'aéronautique allemande, on est saisi par le gigantisme des lieux, pris de vertige par cette foule vibrante et respirant comme un seul homme, dardant sur la piste ses cent mille paires d'yeux enflammés. Le film bénéficie d'une jolie distribution. Aidé par de vrais sprinters, Stephan James a reçu un entraînement spécial pour affiner sa technique de course et approcher au plus près le style de Jesse Owens. Le résultat est bluffant. Quant à Jeremy Irons, il tire manifestement son épingle du jeu en campant un Avery Brundage bien plus progressiste qu’il ne l’a été en réalité. Antisémite notoire, le président du comité olympique américain n’a jamais porté les Juifs dans son cœur. Mais lors de sa visite de courtoisie en Allemagne en 1934, Avery Brundage apparaît dans le film de Stephen Hopkins comme un personnage éminemment sympathique, défendant et épousant la cause des Juifs dans le but de faire plier le régime nazi aux prérogatives morales de la charte olympique. On a du mal à croire qu’il ait pu se soucier du sort des Juifs en Allemagne, et qu'il ait imposé ses conditions à Goebbels afin d'obtenir de lui la promesse que les athlètes juifs allemands participeraient effectivement aux Jeux, en laissant entendre que si ce n'était pas le cas, les États-Unis boycotteraient les Jeux. Autant dire qu'on est loin de la réalité historique... L'Histoire retiendra surtout que, pour ne pas froisser Hitler, il prit la décision de retirer au dernier moment de la finale du relais 4 x 100 mètres les deux athlètes juifs américains, pourtant sélectionnés. (Blu-Ray Remux)
Kermite.



Petite Bibliographie :



- Fabrice Abgrall et François Thomazeau, 1936, La France à l'épreuve des jeux Olympiques de Berlin, Alvik Éditions, 2006.

- Jacques Benoist-Méchin, À l'épreuve du temps, Tome 1, 1905-1940, Éditions Julliard.
- Jean-Michel Blaizeau, Les Jeux défigurés, Berlin 1936, Éditions Atlantica, 2000.

- Jean-Marie Brohm, Jeux Olympiques à Berlin, Éditions Complexe, 1983.

- Maryse Éwanjé-Épée, La fabuleuse histoire de Jesse Owens, José-Carlin/Jacques-Marie Laffont Éditions, 2016.

- Alain Foix, Jesse Owens, Éditions Gallimard, 2024.

- Louis Gillet, Rayons et ombres d'Allemagne, Éditions Flammarion, 1937.

- Benoît Heimermann, Les Champions d'Hitler, Éditions Stock, 2014.

- Jesse Owens et Paul Neimark, Jesse, Autobiographie spirituelle, Éditions Foi et Victoire, 1980.

- Robert Parienté et Alain Billouin, La fabuleuse histoire de l'athlétisme, Éditions Minerva, 2003.

- André François-Poncet, Souvenirs d'une ambassade à Berlin 1931-1938, Éditions Perrin, 2016.
- Jérôme Prieur, Berlin : Les Jeux de 36, Éditions la Bibliothèque, 2024.

- Jérôme Prieur, Regarder et ne pas voir. Louis Gillet, un témoin au cœur des années sombres, Éditions du Seuil, 2024.

- Leni Riefenstahl, Mémoires, traduit par Laurent Dispot, Éditions Grasset & Fasquelle, 1997.

- Denis de Rougemont, Journal d'une époque 1926-1946,
Éditions Gallimard, 1968.

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