J'affectionne tout particulièrement W. A. Wellman ; je l'ai découvert grâce aux films qu’il réalisa au début des années 30, des films essentiellement produits par la Warner, au style rythmé, nerveux et concis.¹ Celui qui fut réputé pour ne pas avoir sa langue dans sa poche réalisera pas moins de 76 films, couvrant plus d’un demi-siècle. Entré au cinéma grâce à Douglas Fairbanks, avec lequel il partageait la passion de l’aviation, il fut d’abord acteur avant de se lancer dans la réalisation. Mais, aux dires du cinéaste lui-même, en assistant à la projection de sa prestation sur grand écran, il en fut à tel point effaré qu'il en vomit d'écœurement. C'est donc vers la réalisation qu'il se tourna, et son impressionnante filmographie, d’une qualité certes inégale, est ponctuée par des réussites éclatantes : Other Men’s Women, Wild Boys of the Road ou Heroes for sale sont de splendides joyaux .
Dans un article publié dans la revue Positif en 1971, à une époque où W.Wellman était encore très peu connu du public français, Bertrand Tavernier trouve les mots justes pour définir le style du cinéaste : à mi-chemin entre le réalisme et le romantisme.² Cette intuition lumineuse s’applique à merveille à Beggars of Life, qui est déjà d’une insolente maturité alors que Wellman commence à peine sa carrière. Le film peut se lire comme un fil tendu entre l’amour fou, cristallisé par le couple Louise Brooks et Richard Arlen, et la sordide réalité dans laquelle baigne une population de vagabonds livrée à elle-même. Car Les Mendiants de la vie, réalisé en 1928, s'intéresse déjà aux laissés-pour-compte de l'Amérique, à ces hoboes vivant en marge d’une société qui ne veut plus d’eux. En quête d’un travail et se déplaçant en train, ils vivent en petite communauté et préfigurent déjà ceux qui se trouveront durement frappés par la Grande Dépression, quelques années plus tard, en 1933, dans Wild Boys of the Road. Wellman œuvre déjà pour un cinéma social, et cette voie, dans laquelle il s’engage, trouve son point d’orgue dans les productions de la Warner au début des années 30.
Le film est l’adaptation de l’ouvrage de Jim Tully, Vagabonds de la vie,³ récit autobiographique d’une vie de hobo que l’écrivain a choisi de mener dès son adolescence. Publié aux États-Unis en 1924, mais traduit en français en 2008 seulement par Thierry Beauchamp, l'ouvrage relate la vie miséreuse d'une bande de trimardeurs qui voyagent « sur » des trains de marchandises, de ville en ville, en quête de nourriture. Nous sommes aux États-Unis au début du XXe siècle, et ces voyages ne sont pas de tout repos, car les malheureux s'accrochent aux trains comme ils peuvent : sur les essieux, sur les toits et parfois même sous les trains, au péril de leur vie. Au gré des rencontres, ils forment des communautés de marginaux dans des campements précaires en bordure des rails. Composés d'épaves humaines, de camés, de dégénérés, ils abritent « la lie de la société », une faune hétéroclite sur laquelle se concentrent tous les vices de la nature humaine. Car, comme l'écrit Jim Tully, la plupart des vagabonds sont des voleurs, des menteurs, des alcooliques. Dans les campements, les conflits éclatent, inévitablement, et certains boxeurs, comme Jack Dempsey ou Stanley Ketchel, se sont ainsi fait les poings sur les routes avant de monter sur les rings. Mais ces « gamins du rail », formés aux épreuves d'une vie clochardesque, sont impitoyablement chassés par la police, car ils sont les parias d'une société qui les vomit. Ils sont inlassablement pourchassés, harcelés et jetés en prison. Jim Tully réussit finalement à trouver une porte de sortie à cette vie miséreuse grâce à la littérature et aux livres qu'il volait dans les bibliothèques publiques. Fiodor Dostoïevski, Maxime Gorki, John Keats sont ainsi devenus de fidèles compagnons de route, et ce sont eux qui lui ont donné l'envie d'embrasser la profession d'écrivain.
De ce récit authentique, W. Wellman saisit parfaitement l'atmosphère poisseuse et misérable. Il met au jour les mœurs d'une communauté de vagabonds soumise à la loi du plus fort, avec son argot, son code moral et ses rites. Il y a cette scène incroyable, qu'on retrouve dans le livre de Jim Tully et reprise par W. Wellman, où une assemblée de vagabonds s'ingénie à parodier un simulacre de procès dans une saynète improvisée, chacun s'attribuant les rôles dévolus à une cour de justice : procureur, avocats, juge et accusé. Tout ce beau cérémonial se veut une caricature de la justice, mais il révèle, au fond, la volonté de ces marginaux de se réapproprier le lien social perdu.
Techniquement, Wellman maîtrise parfaitement les codes du cinéma muet. Témoin cette scène en surimpression au début du film, qui permet de comprendre la tragédie dont l'héroïne a été victime. Unis par le destin, le couple que forment Louise Brooks et Richard Arlen est subitement condamné à une vie de vagabondage et d'errance, leur unique voie de salut passant par des voyages clandestins sur des trains de marchandises. En un seul plan original, Wellman réussit à cadrer le couple de fugitifs à travers les barreaux d'une échelle de train qui passe devant eux. Tout est dit.
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| Unis par le destin pour une vie clandestine sur les rails. |
La réussite du film doit beaucoup au talent de Wallace Beery qui crève l'écran et prend un malin plaisir à jouer les brutes épaisses et violentes.
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| L'ivrognerie faite chair |
Habitué aux rôles de salauds, cet ancien dompteur d'éléphants et chanteur d'opérette a le physique de l'emploi pour incarner ce personnage odieux qu'on aime tant détester. Viril, rustre et le coup-de-poing facile, il est, à mes yeux, le personnage le plus percutant du film, celui dont le caractère évolue de la façon la plus inattendue. Bagarreur né et provocateur, il faut le voir prendre ses airs malicieux quand une idée lui trotte dans la tête… Irrésistible !
Et quelle métamorphose quand il perçoit, dans une révélation quasi mystique, l’image de l’amour dans le couple que forment Louise Brooks et Richard Arlen ! Son visage s'éclaire soudain d’une lumineuse humanité !
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| Et soudain, la lumière fut… |
Beggars of Life est le dernier film muet de Wellman. Désormais, avec l’arrivée du parlant, s’ouvre une ère nouvelle, marquée par une production effrénée qui, sous l’égide de la Warner, essentiellement, ne cessera d’affirmer et d’affûter une trajectoire sociale débutée avec Les Mendiants de la vie.
1.Pour n'en citer que quelques-uns : Night Nurse, The Hatchet Man, The Public enemy , The Purchase Price et Love is a Racket.
2. Les contradictions de William Wellman, Positif, n°124, février 1971.
« Il existe tout un groupe de cinéastes (Dwan, King) qui voient la vie de manière romantique et l'expriment de même. D'autres (Walsh, Tourneur, le Preminger des années 50 ) l'expriment de manière réaliste. Quant à Wellman, il est à cheval sur les deux tableaux. C'est un demi-romantique qui tourne de manière demi-réaliste (...) . » op. cit. p. 4.
3.Vagabonds de la vie, Autobiographie d'un hobo, traduit de l'anglais par Thierry Beauchamp. Éditions Du Sonneur, 2016.
4. Jim Tully fut lui-même boxeur au début du XXe siècle et s'essaya sans succès à vivre de ses poings. De sa brève carrière, il tire un livre magnifique — Le Boxeur — dans lequel transparaît toute la passion de l'auteur pour la boxe et pour les hommes qui en ont fait un art. L'ouvrage, dédié à Jack Dempsey, est une immersion réaliste dans le milieu de la boxe. Les boxeurs croisant souvent la route des parieurs mafieux, la fièvre des combats est parfois malmenée par des arrangements forcés et des matchs truqués. Jim Tully fait le portrait de Shan Rory, trimardeur devenu boxeur par hasard. Un acharné du ring dont l'ascension est parsemée d'embûches. Les victoires se font dans la souffrance, mais la volonté tenace et l'incommensurable désir d'être champion font oublier les meurtrissures du corps.
La boxe déchaîne les passions dans une Amérique qui s'est soudainement éprise du « Noble Art ». Jim Tully en saisit parfaitement l'atmosphère, et son récit, pour décrire techniquement la frénésie des combats, est d'une véracité clinique, s'appuyant sur une expérience vécue. Le souci du détail fait mouche. Le combat final — dantesque —, qui doit décerner le titre de champion du monde des poids lourds, est un moment d'anthologie. Dans la fureur du combat, le lecteur est pris, malgré lui, dans un tourbillon de sentiments, happé par une fièvre dévorante, secoué par une brûlante exaltation. J'ai ressenti la même emprise vertigineuse en lisant Le Joueur de Dostoïevski.
J'ai donc beaucoup aimé ce livre. J'y ai retrouvé cette verve argotique, chère à l'auteur, et la volonté de parfaire cette « comédie humaine des bas-fonds » en sondant les tréfonds de l'âme humaine.
Comme l'a parfaitement résumé Thierry Beauchamp dans la préface qu'il a écrite : Jim Tully « est le premier écrivain à sonder le cœur et les reins du boxeur professionnel et à tenter de répondre à la question des questions : comment vivre de ses poings, quand on sait que tout peut s'arrêter en une seconde ? »
Bonus :
Livres, revues et journaux :
- Extraits de la revue Positif, n°124, février 1971. (PDF -12 p.)
Les contradictions de William Wellman signé Bertrand Tavernier.
Un entretien avec William Wellman.





