samedi 29 avril 2023

Serge Brunier - Impasse de l'espace. À quoi servent les astronautes ?

"Tout ce que l'on rêve est fiction et tout ce que l'on accomplit est science, toute l'histoire de l'humanité n'est rien d'autre que de la science-fiction." Ray Bradbury.





Comme l'a écrit l'historien des sciences Jacques Arnould dans Une brève Histoire de l'Espace (1), Impasse de l’espace. À quoi servent les astronautes ? de Serge Brunier est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Il y a dans le titre du livre un détail qui ne trompe pas, ce e minuscule qui réduit l'espace à sa plus prosaïque dimension, le désacralise, le destitue de son aura mythique, chèrement acquise depuis le jour où un homme a débarqué sur la lune. Le titre lui-même traduit, plus que le scepticisme, l'intime conviction que l'espace, au fond, n'est pas fait pour l'homme, et que la recherche scientifique peut parfaitement se passer des vols habités. Serge Brunier passe ainsi en revue toute l'histoire de la conquête spatiale avec l'unique souci de démontrer que ces derniers ne servent, ou n'ont servi à rien, et qu'ils engloutissent des sommes colossales qui auraient mérité un meilleur usage. La diatribe n'est pas nouvelle, et revient sans cesse, quelle que soit l'époque. «Les astronautes sont le frein le plus sûr, le plus efficace à l'exploration réelle de l'espace» (2) écrit-il en introduction. Une chose est sûre : l'auteur ne porte vraiment pas les astronautes dans son cœur. Rien ne trouve grâce à ses yeux dans le métier d'astronaute, qui est constamment, systématiquement décrié, dévalorisé, réduit à son inutilité. On sent même une pointe de mépris envers cette profession qui a tout de même écrit l'une des plus belles pages de l'histoire de la conquête spatiale et réalisé l'un des plus extravagants rêves de l'humanité. Car, ces «conquérants de l'inutile», comme il se plaît à les nommer, abusivement financés à coup de milliards de dollars, (l'éternel grief) dilapident dangereusement l'argent du contribuable. À quoi servent les astronautes ? peut- on lire en sous-titre. La réponse, martelée tout au long du livre, comme un leitmotiv et un credo obsessionnel, est claire : à rien. Si les robots et les sondes automatiques peuvent faire, en mieux et beaucoup moins cher, le travail des astronautes, alors pourquoi s'embêter à envoyer des hommes dans l'espace, pourquoi financer des projets futuristes de vols habités, technologiquement utopistes et illusoires ? C'est toute la finalité des vols spatiaux qui est ici remise en question et destituée de son piédestal. 

Autant dire que le regard porté par Serge Brunier sur l'exploration spatiale m'a laissé perplexe et littéralement sidéré. Je suis prêt à entendre toutes les critiques, à la condition qu'elles soient justes. Or, les sommes prétendument pharaoniques allouées au budget des vols habités ne le sont pas tant que ça, tout compte fait. Les chiffres en eux-mêmes ne veulent rien dire, encore faut-il les contextualiser. Aux États-Unis, qui cristallisent à eux seuls 80 à 90 % de l'ensemble des budgets spatiaux mondiaux, la part consacrée aux vols habités est seulement de 17 euros en moyenne par an et par habitant. Et ceci en 2008, c'est-à-dire à la période où Serge Brunier a écrit son livre. En Europe, elle est de 1 euro, toujours en 2008. (3) En matière de gaspillage, je crois qu'on a connu pire…

En 2018, le coût des activités spatiales de l'ESA (Agence Spatiale Européenne) est en moyenne de 10 euros par an et par habitant. (4) Alors que les dépenses en moyenne en France pour un fumeur sont de 2 400 euros par an, et que la vente d'alcool se chiffre à près de 700 euros par foyer, on peut légitimement estimer que les dépenses pour les activités spatiales ne sont pas, en comparaison, d'une ampleur astronomique...

Malgré son érudition, j’ai finalement peu aimé ce livre qui perçoit, analyse, réduit la conquête spatiale à travers le seul prisme de l’inutilité des vols habités. Même le succès du programme Apollo n'est qu’un triomphe en trompe-l'œil. Mais comment envisager un seul instant la conquête spatiale sans l'homme, et finalement, sans cette part de rêve inhérente aux vols cosmiques ? 


Dans cette optique, conquérir Mars et en fouler le sol, est d'une absurdité abyssale pour Serge Brunier. Aller sur Mars, pour quoi faire ? Ceux qui portent le projet fou de vouloir y installer une base sont perçus comme des rêveurs irresponsables, incapables de comprendre la montagne d'obstacles qui les attend, et d'y apporter des solutions réalistes. Quant à ceux qui veulent carrément transformer la planète rouge pour en faire une terre habitable, avec atmosphère, oxygène, eau et tutti quanti, ( en l'occurrence, la Mars Society fondée par l’ingénieur Robert Zubrin) autant dire qu'ils ne sont rien d'autre qu'une bande d’illuminés. Pourtant, le rêve est souvent le moteur et la matrice des découvertes scientifiques. Le patriarche de l'astronautique, Konstantin Tsiolkovski en est la parfaite illustration. C'est grâce aux rêves de voyages interplanétaires qui l'ont nourri, et aux récits de science-fiction qu'il a écrits et dans lesquels il développe les problématiques liées aux vols spatiaux habités, en y apportant des solutions pratiques, que Constantin Tsiolkovski pose les bases physiques et mathématiques des voyages cosmiques. Sans cette part de rêverie, sans doute n'aurait-il jamais élaboré, conçu et formulé la théorie mathématique de la propulsion à réaction d’une fusée à étages. Science et fictions sont donc bien les deux faces d'une même médaille.


Les écrivains de science-fiction font fausse route, nous dit en substance Serge Brunier, et ne nous rendent pas service en imaginant des vols spatiaux habités, fondés sur des technologies irréalistes, fantaisistes et encore inexistantes, en nous faisant croire que tout cela est possible. Je rétorquerai : aujourd'hui, certes, c'est encore irréalisable, mais demain, qui sait ? Et pourquoi vouloir s'insurger contre des écrivains dont l'objectif et la passion sont de nous faire simplement rêver ? Voilà justement l'une des finalités des vols spatiaux, l'une des composantes majeures fondamentales de l'exploration spatiale, à laquelle Serge Brunier ne donne aucun droit de cité : le rêve. Si l'homme a fait ce voyage vers la lune, c'est aussi parce que l'Homme a toujours rêvé de le faire. Les astronautes sont justement là pour nous faire rêver. Ils sont l'incarnation vivante des plus vieux rêves de l'Humanité, et à ce titre, irremplaçables.

Jacques Arnould a mille fois raison d'affirmer «que la conquête de l'espace commence toujours sur Terre, dans le désir et l'imaginaire, les rêves et les peurs de l'humain.» (5) Comme l'a écrit l'astronaute Jean-Pierre Haigneré, «ce qui intéresse le plus le public, c'est la dimension du rêve, qui ne gomme absolument pas le travail scientifique et technique, mais il n'y a aucune raison de sacrifier le rêve à la science.» (6) Le goût de l'aventure est assurément un des leviers à partir duquel se fonde l'exploration spatiale. On ne pourra jamais empêcher l'homme de s'aventurer là où il n'a jamais été. Le désir d'explorer est le moteur des activités spatiales. Certains y voient une immanence de la vie dont les propriétés intrinsèques sont la recherche incessante de nouvelles niches écologiques. D'autres, une manifestation de l'ingénierie humaine propre à relever les défis les plus audacieux. Nul ne l'ignore, les vols habités sont une entreprise à haut risque et mettent à l'épreuve les dernières avancées technologiques. Ils exigent des astronautes le meilleur d'eux-mêmes. En tant que représentants et envoyés de l'humanité, ils ne ménagent pas leurs efforts pour garder continuellement à l'esprit ce souci de perfection et d'excellence qui en fait des héros presque ordinaires. Par leur statut, les astronautes font nécessairement la fierté d'un pays. L'engouement pour Thomas Pesquet ne tient pas seulement à sa personnalité, mais aussi parce qu'il est français. Je doute que les taïkonautes suscitent chez nous autant d'enthousiasme...

Autant d'arguments qui font de l'industrie spatiale le fer de lance et le prestige d'une nation et militent en faveur des vols habités. Ils ont naturellement leur place dans une tradition culturelle assumée et revendiquée. Que seraient les États-Unis et la NASA sans l'épopée des vols habités ? De même, l'exploit de Youri Gagarine, premier humain à voler dans l'espace et héros de tout un peuple, aura structuré et magnifié l'histoire de la conquête spatiale russe. Par leurs charges émotives et leur portée symbolique, les vols habités conservent leur pouvoir de fascination.

Bien sûr qu'il est nécessaire et légitime de s'interroger sur la finalité des vols habités, la question du sens est cruciale et mérite qu'elle soit posée. Mais pour autant, balayer d'un revers de main ce qui fait le prestige d'une nation est un non-sens. Après tout, si les Chinois, les Indiens ou les Japonais ont envie d'envoyer un homme sur la lune, c'est leur affaire. Pour éviter les gaspillages et les redondances en matière de programme spatial, on peut certes regretter l'insuffisance des partenariats et des collaborations. Les projets aussi ambitieux que le retour de l'homme sur la Lune ou les voyages vers Mars, mériteraient sans doute une coopération économique, technologique et scientifique plus aboutie entre les différentes industries spatiales. Mais la compétition tient encore lieu de moteur dans l'insatiable soif de conquête spatiale, et le développement des programmes spatiaux cristallise les nationalismes. On ne peut pas décider à la place de la Chine, de l'Inde ou du Japon, des investissements et de la politique qu'ils veulent mettre en place dans le domaine spatial. S'en offusquer ne rime à rien.
Et c'est oublier, qu'en dernier ressort, les vols habités ne sont acceptables et bénéfiques que s'ils réussissent à fédérer les opinions publiques derrière eux. Les enjeux ne sont donc pas seulement économiques et scientifiques, ils sont aussi sociétaux.

Si Serge Brunier conclut en mentionnant Konstantin Eduardovich Tsiolkovski et sa citation tant galvaudée (7), c'est pour mieux la railler et en détourner le sens. Manifestement, il ne veut pas en entendre toute la portée philosophique. Car, au fond, le berceau de l’humanité qu’est la Terre, n'est pas le berceau de l'enfance qu'il nous faudrait quitter, comme le laisse entendre Serge Brunier, comme si la conquête de l'espace n'était qu'une lubie d'enfant gâté, et que nous devrions renoncer technologiquement et financièrement à ces enfantillages, pour devenir, enfin, adulte. Et d'ailleurs, depuis quand renoncer à nos rêves nous rendrait adultes et responsables ?

Ce berceau est, pour Tsiolkovski, le lieu originel duquel l’homme est voué à s’extirper pour mieux s’accomplir. L’appel du cosmos ne traduit donc pas les velléités d’un enfant en mal d’imagination. L'espace est justement le lieu du dépassement de soi par excellence, le terrain sur lequel l'homme est amené à se dépasser scientifiquement. Il se vit pleinement comme une libération spirituelle, permettant à l'homme de dépasser sa condition. En définitive, on est donc bien loin des enfantillages.



Kermite.



(1) Jacques Arnould. : Une brève Histoire de l'Espace. Éditions J.C Béhar.2011. Page 114.
(2) Serge Brunier : Impasse de l'espace. À quoi servent les astronautes ? Éditions Du Seuil.2006. Page 20.
(3) Jacques Villain : À la conquête de l'espace. De Spoutnik à l'Homme sur Mars. Éditions Vuibert. 2008. Page 220 .

(4) Source : https://www.numerama.com/sciences/455962-les-europeens-pensent-a-tort-que-les-activites-spatiales-leur-coute-un-pognon-de-dingue.html

(5) Une brève Histoire de l'Espace, op. cit., page 50.

(6) À la conquête de l'espace. De Spoutnik à l'Homme sur Mars, op. cit., page 219 .

(7) "La Terre est le berceau de l'humanité, mais on ne passe pas sa vie entière dans un berceau." Impasse de l'espace. Op. cit., page 282.

jeudi 9 février 2023

Dans le secret des Bleus - Remux DVD - 81mn








Les documentaires d'Adolphe Drhey possèdent l'étrange beauté des vieilles demeures, construites par des mains calleuses, que le prix de l'effort n'effraie pas. C'est un travail de longue haleine, pareil au labeur du tailleur de pierre sculptant dans le marbre et la roche, de mystérieuses arabesques architecturales. L'ouvrage ainsi obtenu, semble gagner au fil des années un pouvoir de séduction ennobli par la patine du temps.

Je sais, au fond, ce qui m’attire dans les documentaires au charme délicieusement suranné d'Adolphe Drhey. Un parfum irrésistible qui trouve en moi une résonance particulière et me ramène immanquablement à mon enfance. Parce qu'ils réussissent à faire  revivre une histoire, ressuscitent une époque et éveillent en moi des souvenirs lointains, des émotions perdues, miraculeusement retrouvées. C'est un sentiment indéfinissable qui me gagne à chaque fois que ressurgit du passé la saveur de mes premiers émois. Dans le secret des Bleus, possède ce pouvoir magnétique qui agit sur moi comme un charme.

Sans doute que ma passion pour le football me renvoie à ces premiers tremblements de l'enfance dont je garde la nostalgie. Je repense à ce qu'a écrit Olivier Guez dans Une passion absurde et dévorante. Écrits sur le Football . En amoureux du football, il y affirme justement que «[l]'amateur de football est un être nostalgique (...). Le football lui rappelle son enfance, les parties disputées dans la cour de récréation avec une balle de tennis, comme les gamins des favelas (...), les matchs sur les terrains de handball en béton du lycée entre deux cours. Il le renvoie à l'innocence de ses premières années, lorsqu'il vénérait pieusement ses idoles (Platini, Zico, Rocheteau; les gardiens Dropsy et Zoff; Maradonna, Maradonna au Mondial 1982 en Espagne) et ne ricanait pas encore ni ne doutait de la pureté des Dieux du stade. L'aficionado se souvient du choc de sa première Coupe du monde, pour toujours la plus belle de sa vie. Pendant un mois, il a gardé les yeux rivés sur le téléviseur familial, hypnotisé par les stades et les pelouses chamarrées, par ce ballon qui aimante soudain et les médias et les discussions autour de lui, ce ballon que se disputent les nations comme si c'était le plus précieux diamant du monde.» (1)


Oui, je garde la nostalgie de cette époque, parce que le foot a rythmé et embelli mon enfance. Je collectionnais les vignettes Panini avec autant de dévotion et d'amour qu'un enfant de chœur ses premières images de communion. Elles me racontaient des histoires, dont les héros avaient pour nom Platini, Giresse, Rocheteau, Dropsy, Lacombe et tant d'autres... Je me créais, grâce à elles, des matchs imaginaires en faisant vivre à mes vaillants guerriers du ballon rond, des exploits sportifs dignes des jeux du cirque.


Je tenais à cette époque un grand cahier que je chérissais amoureusement et dans lequel je prenais soin de coller des coupures de journaux marqués par l'actualité footballistique aussi bien régionale que nationale. Fruit d'une passion naissante, il possédait à mes yeux autant de valeur qu'une relique sacrée. C'était un mélange surprenant, parfois surréaliste, de photos et d'articles auxquels je joignais scrupuleusement, presque religieusement, mes impressions et sentiments personnels. Je n'avais aucune sensibilité artistique particulière, contrairement à la plupart de mes camarades, qui dessinaient, peignaient, ou écrivaient avec un talent que je leur enviais secrètement. Seul le foot me passionnait et ce journal intime, ignoré de tous, faisait toute ma fierté. Je suivais le Championnat de France et le parcours des Tricolores avec une assiduité que mes professeurs auraient plutôt aimé me voir afficher dans ma scolarité...

Cette équipe de France, qui sortait d'une longue période d'hibernation à l'orée des années 80, me faisait bougrement rêver. Les Platini, Giresse et Tigana ont été, bien avant Michel Strogoff et Goldorak, mes vrais héros, de chair et d'os, auxquels je m'identifiais avec passion.


Inscrit dès l'âge de 10 ans dans un club de foot, j'ai joué dans une équipe de District, perdue obstinément dans les abysses du classement. Chaque année, nous descendions toujours plus bas. De vrais nullards. J'allais à l'entraînement comme un mort de faim me défoncer, et revenais chez moi rincé, épuisé, laminé, les cuisses en feu. Le dimanche, jour du Seigneur, je délaissais les bancs de l'église pour mettre en pratique les enseignements du coach. Autant dire que la leçon était dure à avaler, tellement on se prenait régulièrement de sacrées déculottées. Des scores fleuves qui nous filaient le bourdon.

Notre déroute sportive jetait sur nous un sentiment de honte. Unis dans l'adversité, nous ravalions notre fierté, et quand il nous arrivait de mettre, enfin, un but, nous tenions-là notre exploit, et fêtions l'événement comme si nous revenions vainqueur de la Coupe de France, trophée sous les bras, portant au pinacle notre valeureux buteur ! Pourtant, sur le terrain, on ne manquait pas d'enthousiasme. Quelle énergie ! On cavalait, courait, sautait, galopait comme des lapins endiablés... Surtout après le ballon !

À notre décharge, il nous arrivait souvent de jouer les matchs à seulement 8 ou 9 joueurs, parce que nous avions toutes les peines du monde à former une équipe au complet. Certains préféraient flemmarder au plumard, bien au chaud sous la couette, plutôt que de braver le froid, la pluie, et se coltiner des terrains transformés en piscine olympique. Le coach n'appréciait vraiment pas ce repos dominical improvisé. Il le faisait savoir aux intéressés l'entraînement suivant les matchs, et la sanction, implacable, impitoyable, s'abattait comme un couperet pour les fautifs : une intense et rébarbative séance d'abdos et de courses pour expier dans la douleur cette fâcheuse oisiveté.


Je n'ai jamais eu l'âme d'un buteur, je me souviens, malgré tout, de la jubilation après mon premier but. Un tir foireux à trois mètres seulement de la ligne de but finissant, je ne sais comment, miraculeusement, entre les jambes du gardien. Un chef-d'œuvre baroque d'une inspiration surréaliste, qui avait toute sa place à vidéo gag, et résumait à lui seul l'incongruité de mon talent. Pas étonnant avec ça que ma carrière de footballeur n'ait pas eu l'envol escompté...

J'ai pourtant goûté fugitivement à la gloriole du footballeur, celle qui inspire tant la gent féminine. Je n'étais pas du genre à parader et à exhiber le fruit de mes conquêtes féminines, puisqu'il n'y en avait aucune. J'étais aussi maladroit avec les filles que devant les cages pour marquer un but, mais je me suis rendu compte, presque étonné, qu'envisager une carrière de footballeur pouvait bien aider à conquérir le cœur des demoiselles.

J'avais repiqué ma 5e et j'étais, à mon corps défendant, auréolé du prestige de l'ancien taulard devant purger sa peine. Car j'assimilais le collège au bagne pour la rigueur du travail exigé, et l'absence d'intérêt que je portais aux matières intellectuelles, avait fait naître en moi un vague sentiment d'inutilité. Voilà pourquoi je décidai, cette année-là, de passer le concours de Sport-étude, prenant mon avenir à bras-le-corps. Je me fixais un cap, un objectif, afin de réaliser mon rêve inavoué : devenir footballeur professionnel.

Dans ma classe, une fille s'est subitement entichée de moi : elle s'appelait Naëlle, une douceur dans la voix et de longs cheveux noirs filaient langoureusement sur ses épaules. Un jour, elle m'a demandé, de but en blanc, si je voulais sortir avec elle. Si je voulais sortir avec elle ? J'en suis resté tout penaud, les bras ballants. Dans ma grande naïveté, je ne savais même pas ce que cette interrogation laissait concrètement entendre. N'ayant jamais eu la moindre expérience avec les filles, je n'en menais pas large, j'étais comme paralysé, écrasé par une timidité maladive. Je débarquais de ma campagne avec, pour seul bagage, une éducation religieuse plutôt stricte. Autant vous dire que j'ai reçu de plein fouet cette invitation tombée du Ciel.

Elle s'était prise d'admiration pour le futur footballeur que j'envisageais de devenir, et voulait m'encourager, me supporter, assister à tous mes matchs. Elle était prête à me suivre, coûte que coûte, comme si sa vie en dépendait. Et moi, j'avais honte bien sûr, je ne voulais surtout pas qu'elle assiste aux naufrages répétés de mon équipe, qu'elle me voit folâtrer comme une âme en peine sur la pelouse, et qu'elle constate de visu dans quelle drôle de galère je voguais chaque dimanche. Mais sa détermination à vouloir me suivre m'avait stupéfait. J'osais à peine croire une telle idylle autour d'un ballon rond possible.

Ma bluette d'adolescent est restée lettre morte. Ma timidité, l'inexpérience, la maladresse, m'ont fait manquer l'occasion de vivre mes premiers émois sentimentaux.  

Et mon aspiration à devenir footballeur professionnel a fait pschitt, j'ai lamentablement échoué aux épreuves de sélection, mesurant avec lucidité la distance qui me séparait des meilleurs joueurs. Mais j'ai gardé au fond de moi cet inextinguible amour du football, cette foi irrationnelle dont tous les aficionados sont animés.


Voilà pourquoi j'apprécie tellement Adolphe Drhey. Il a le don de faire aimer le football, parce qu'il sait en extraire toute son humanité, et qu'il s'attache aux hommes qui le font, à leurs faiblesses, leurs doutes, leurs espoirs et leurs rêves. Les documentaires qu'il consacre à l'histoire du football français sont un peu les temples de notre mémoire collective. Une merveilleuse histoire qui raconte comment la France est devenue, au fil du temps, une véritable nation de football. Son premier fait d'armes commence en 1958, en Suède, pendant la Coupe du monde, où elle réussit à se hisser jusqu'en demi-finale.

Le talent de Raymond Kopa et de Just Fontaine ne pourra malheureusement rien contre la fougue du Brésil et les dribbles endiablés du jeune Pelé. Mais elle signe sa meilleure performance et termine à la troisième place en battant la RFA dans la petite finale. Dans Vingt ans après : 1958-1978 Adolphe Drhey montre comment les héros de Suède ont inspiré et guidé la nouvelle génération emmenée par Michel Platini. Quand les deux générations se rencontrent, la filiation prend corps naturellement dans un respect mutuel. Le destin de cette équipe de France se forge dans la continuité d'une tradition et le respect de ses valeurs. Ainsi, mieux armée pour se projeter dans l'avenir, elle peut aborder le Mondial 78, en Argentine, dans les meilleures conditions.


Le cinéaste s'intéresse bien plus longuement à la magnifique équipe de France des années 80, qui s'est brillamment illustrée au cours du Mondial 82 et 86, et qui est devenue championne d'Europe en 1984.(3)

À mon sens, Adolphe Drhey inaugure ici une tradition qui se poursuivra, des années plus tard, avec Les Yeux dans les Bleus (1998) et Les Bleus 2018 : au cœur de l'épopée russe (2018 ), deux documentaires dont les auteurs, Stéphane Meunier, pour le premier, Emmanuel Le Ber et Théo Schuster pour le second, retracent à vingt ans d'intervalles, la marche euphorique et victorieuse de l'équipe de France de football en Coupe du monde.




En 1986, il réalise Dans le secret des Bleus, qui retrace le parcours exceptionnel de l'équipe de France au Mondial 86, en mettant soigneusement en avant les coulisses de cette formidable aventure.

Nous sommes donc en 1986, et cette année-là, la Coupe du monde a élu domicile au Mexique, au son des mariachis et sous une chaleur accablante. C'est une équipe de France sereine et expérimentée, forte de son titre de championne d'Europe, qui débarque en terre mexicaine. Conscient d'être un privilégié, Adolphe Drhey qui a déjà vécu à leurs côtés pendant l’Euro 84, (2) accompagne les joueurs au Mexique, et se glisse comme il le dit lui-même, telle une petite souris, dans leur intimité, pour finalement ne plus les lâcher d'une semelle, et devenir leur confident et complice. Que ce soit sur le terrain, dans les vestiaires, aux entraînements, ou pendant les matchs, la caméra suit, pas à pas, le cheminement conquérant de la bande à Platini, et nous fait découvrir une chaleureuse équipe de France, festive, ouverte et confiante. Sur le terrain et sous la houlette de son entraîneur, Henri Michel, elle réussit à déployer un jeu collectif impressionnant. En revoyant certaines séquences de jeu, j'ai été surpris par les qualités techniques et la créativité de jeu, offertes par cette équipe de France, adepte du beau jeu cher à Michel Hidalgo. Point culminant de l'épopée mexicaine : ce quart de finale épique contre le Brésil, qui restera pour moi, avec le cauchemardesque France-RFA de 82, le plus beau match que l'équipe de France ait jamais réalisé.


Plus qu'une chronique sportive, c'est une aventure humaine et collective qui se dessine progressivement. C'est aussi une rencontre avec un pays et ses traditions. Par sa curiosité, Adolphe Drhey fait office d'éternel voyageur, nous faisant découvrir cette terre mexicaine aux saveurs exotiques, accompagnant les joueurs à la rencontre de ses habitants pour les initier à l'exubérance de leur culture. Aujourd'hui, on imagine assez mal notre DD national, en guide touristique pendant la coupe du monde en Russie, emmener ses ouailles visiter la basilique Sainte-Sophie ...!

Cette équipe fait preuve de beaucoup de sérieux et de professionnalisme. Il faut voir comment Alain Giresse bichonne sa panoplie de chaussures soigneusement rangées les unes à côté des autres, afin de choisir la bonne paire, le jour J, celle avec les bons crampons. C'est une Coupe du monde éprouvante physiquement, où la chaleur et l'altitude obligent les joueurs à recourir fréquemment à l'oxygène.

L'idée originale d'Adolphe Drhey est d'avoir fait visionner son documentaire réalisé pendant la Coupe du monde au Mexique en 1986, aux joueurs de l'équipe de France 98, pratiquement la veille de leur finale du 12 juillet 1998 contre le Brésil, pour en recueillir les réactions à vif, et mettre à nu les émotions et les souvenirs de chacun. Comme un effet miroir, le regard porté par la génération des Zidane, Djorkaeff, Guivarc'h, permet de multiplier les angles de vue, et de mesurer l'impact que cette ancienne équipe de France a pu avoir sur leur carrière de footballeur. On peut dire qu' Adolphe Drhey a eu le nez fin sur ce coup-là ! Car, à la veille de leur finale, ce travail d'introspection leur a sans doute permis de se recentrer sur eux-mêmes, de mieux apprendre de certaines erreurs du passé, pour finalement réussir là où leurs aînés ont échoué.

Sur le toit du monde.


(1)Une passion absurde et dévorante. Écrits sur le Football, de Olivier Guez. Editions de l'Observatoire.2021.

(2)Une équipe de rêve : les bleus, l'épopée de 1984 de Adolphe Drhey.

(3) Avec notamment, la Merveilleuse aventure du football français.1984




Bonus :


- Vingt ans après : 1958-1978. Adolphe Drhey.1978.( Web - MKV - 42mn - 1920X1080 - INA)


Réalisé pour les Dossiers de l'écran, consacrés au football, ce documentaire d'Adolphe Drhey ravivera de (très) vieux souvenirs, c'est certain. C'est qu'on y voit l'équipe de France de football du temps de sa gloire et de sa splendeur ; je veux bien évidemment parler de celle qui s'est brillamment illustrée pendant la Coupe du monde 1958, ne perdant qu'en demi-finale face à l'ogre brésilien, où un certain Pelé s'est majestueusement révélé du haut de ses 17 ans…
C'est la rencontre entre ces deux équipes de France, celle qui s'apprête à partir pour l'Argentine en 1978 et celle de leurs glorieux aînés, qui est ici évoquée. Quand la nouvelle génération, emmenée par son vaillant capitaine Michel Platini, retrouve l'ancienne, la jonction entre ces deux époques donne lieu à des retrouvailles émouvantes. Les images d'archives nous replongent, avec bonheur, dans cette époque aujourd'hui si lointaine. Comme cette séance photo organisée pour l'équipe de France en Angleterre en 1966, pendant la Coupe du monde. On y reconnaîtra aisément un certain Robert Herbin dans la fleur de l'âge. On se délectera aussi de quelques-uns des plus beaux buts de l'équipe de France pendant la Coupe du monde 1958. Galvanisée par son buteur fétiche, Just Fontaine, elle pourra se targuer d'avoir marqué pas moins de 23 buts pendant la compétition !
Le documentaire réussit à capter des moments pris sur le vif, comme cette séance d'entraînement où l'on voit l'entraîneur Michel Hidalgo parler tactique et demander l'avis de ses attaquants pour leur prochain match officiel : lesquels auraient envie de débuter ?! Autre époque, autres mœurs...
On retrouve encore Michel Hidalgo haranguant ses troupes aux vestiaires, à la mi-temps d'un France-Brésil amical, et sermonnant fermement Didier Six, en lui intimant l'ordre de s'asseoir pour se reposer, arguant qu'il aura tout le loisir de se dépenser pendant la deuxième mi-temps…

Bienveillant et affectueux envers ses joueurs, Michel Hidalgo savait aussi, quand il le fallait, faire preuve d'une autorité naturelle !


Kermite.



Dans le secret des Bleus - Remux DVD - 81mn

Lien : https://1fichier.com/?xen2t0hv9wtciu6h5o9i



Vingt ans après : 1958-1978 - WebRip 1080p - 42mn
Lien : https://1fichier.com/?h5z4ivce9z8z42pd5i14

samedi 20 août 2022

Le Baron de Crac - Karel Zeman, 1961 - VOSTFR






Bien avant que l'homme ne mette effectivement les pieds sur la Lune un certain 21 juillet 1969, bien avant même qu'il ne conçoive des machines volantes ou autres vaisseaux futuristes capables d'un tel exploit, des poètes, écrivains ou philosophes ont célébré par l'imagination la réussite d'un aussi périlleux voyage. Il y a presque deux mille ans, le satiriste et écrivain grec, Lucien de Samosate imagine dans Icaroménippe un envol vers la lune à la seule force des bras. Ménippe, héros de ce savoureux dialogue philosophique, explique à son ami comment il réussit à dépasser le rêve d'Icare (1) et à voler au-dessus des nuages. L'idée est d'une simplicité naturelle. Grâce à un système de courroie, il attache une aile d'aigle sur son épaule gauche, une aile de vautour sur son épaule droite, et peut ainsi s'affranchir facilement de la pesanteur en battant des ailes !

Sous ses allures de fable poétique, Icaroménippe brosse une critique féroce des philosophies de l'Antiquité, de leur dogmatisme, et de leur prétention à vouloir donner une explication du monde.

En s'élevant vers la Lune, Ménippe ambitionne de mieux comprendre la nature des astres et d'appréhender le mystère des choses. La distance qui le sépare de la Terre lui permet de saisir le  théâtre de la vie dans toute son étendue, de poursuivre un voyage intérieur en s'adonnant à la  contemplation. Un voyage céleste qui s'inscrit dans une quête de la connaissance, et s'affirme d'emblée comme une voie vers la sagesse.

Au XVIIe siècle, l'évêque anglais Francis Godwin poursuit et perpétue la tradition des voyages imaginaires en écrivant l'Homme sur la Lune. Ce sémillant roman picaresque, publié après la mort de l'auteur en 1638, relate les fabuleuses aventures de Domingo Gonzales, aristocrate espagnol et infatigable voyageur. Après moult péripéties rocambolesques, il construit une drôle de machine volante tirée par des oies qu'il a lui-même dressées, prend son envol vers la Lune et s'y échoue.



Domingo Gonzales à bord de sa drôle de machine volante tractée par des oies. Un bien étrange ballet en route pour la Lune...



Il y fait la connaissance de ses habitants, les lunaires, géants de 20 pieds, dont l'espérance de vie est proportionnelle à leur taille, et qui s'assoupissent à la lumière du soleil  ! La Lune telle que l'imagine Francis Godwin est le reflet d'un monde utopique. On y trouve des pierres précieuses à profusion et une société idéale et rêvée, d'où les vices et crimes sont exclus. La Lune paraît nimbée d’une nuée de fantasmes. Pourtant, le roman de Francis Godwin est traversé par le souffle d'une certaine modernité scientifique et porte déjà l'Esprit de la Renaissance. Il pose pour principe acquis l'héliocentrisme du chanoine Copernic, et développe une certaine idée de l'attraction terrestre, qui trouvera chez Isaac Newton son expression mathématique dans la loi de la gravitation. (2)

Contemporain de Francis Godwin, l'écrivain français Savinien de Cyrano de Bergerac poursuit avec panache la longue tradition des voyages imaginaires, en écrivant Les États et Empires de la Lune. (3) Publiée par son ami Henry Le Bret, deux ans après sa mort en 1657, cette œuvre inclassable se démarque par l'originalité de son ton et la hardiesse de ses discours philosophiques. Le narrateur embarque dans une machine portée par des fusées à poudre, qu'il finit par quitter en cours de route, et se laissera choir sur la lune grâce à la moelle de bœuf dont il s'était au préalable induit le corps, et que la lune aspire à sucer dans son inévitable attraction.


Une cabine propulsée par des gros pétards pour conquérir la Lune. 



La lune est le lieu privilégié où s'exerce une liberté d'imagination et de penser qui n'existe pas sur Terre. Les États et Empires de la Lune est un conte philosophique où science et fiction se mêlent intrinsèquement pour célébrer le pouvoir et les puissances de l'imagination. Il met en scène une pléiade de personnages, tous animés d'une insatiable curiosité intellectuelle, discourant librement sur à peu près tous les savoirs de l'époque. 

À travers leur voix, Cyrano de Bergerac n'hésite pas à remettre en question l'autorité religieuse et les fondements métaphysiques d'une cosmologie qui peine à évoluer depuis deux millénaires.  La portée scientifique de l'œuvre y est d'autant plus vive qu'elle s'inscrit dans une époque où la Révolution Copernicienne est déjà en marche. Les Cieux sont loin d'être aussi incorruptibles que l'Église l'affirme. La Terre, (et l'Homme en conséquence), n'est plus le centre d'un Univers harmonieux, fini et bien ordonné. Johannes Kepler et Galilée vont porter le coup de grâce à l’ordre cosmique traditionnel. C'est désormais toute l'étendue des mondes infinis qui s'impose aux esprits.

En lisant certains passages des États et Empires de la Lune,  j’ai été frappé d'y trouver une vision de notre univers d'une étonnante modernité. Le narrateur y affirme ainsi  « que les planètes sont des mondes autour du Soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des Soleils qui ont des planètes autour d'eux, c'est-à-dire, des mondes que nous ne voyons pas d'ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu'à nous.» (4)
Et un peu plus loin, sur la probabilité qu'il existe réellement une kyrielle de mondes que nous ne pouvons voir   : «Il faut donc croire que, comme nous voyons d'ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l'un ou dans l'autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n'apercevons pas, et que l'univers est à l'infini construit de cette sorte.» (4)


Au final, la clef de cette œuvre, aussi originale que fantaisiste, réside peut-être dans l'affirmation que tout homme est libre d'imaginer ce qu'il voudra. Cyrano de Bergerac s'y affirme comme un authentique libre-penseur en combattant toute forme de dogmatisme. Mais il ne cherche pas à supplanter la doxa officielle par ses propres théories, érigées comme des vérités intangibles. Ce qu'il nous propose est un questionnement sans fin, prompt à remettre en cause toutes nos certitudes et à nourrir et raviver inlassablement notre esprit critique.

                                                           &           &

                                                                   &                                                    


Si écrivains et philosophes ont perpétré, par leur imagination, la tradition des voyages lunaires, elle a aussi fasciné et inspiré les cinéastes qui en ont fait leur sujet de prédilection. Parmi eux, Karel Zeman tient dans mon cœur une place de choix, parce qu'il est probablement celui qui rend le plus bel et juste hommage à tous ces rêveurs de l'espace qui ont déployé tant de fantaisie, d'humour et de poésie pour concevoir et imaginer un voyage vers la Lune. Quoi de plus naturel alors que de convoquer Cyrano de Bergerac et le Baron de Münchhausen, qui en sont les plus dignes représentants, et de les réunir dans un film qui fait la part belle à l'imagination et à la rêverie ? C'est ce à quoi s’est dévoué Karel Zeman dans Baron Prášil, sorti en France sous le titre Le Baron de Crac. (5)

Le Baron de Crac est en effet une adaptation pleine de fantaisie du roman de Gottfried August Bürger. Karel Zeman s'en est donné à cœur joie avec un personnage aussi pittoresque et bigarré. Il y a mis toute sa verve, son inspiration et son savoir-faire, rendant la panoplie de ses savoureux trucages encore plus inventive et originale. Tout est bon pour faire illusion et entraîner le spectateur dans de délicieux trompe-l'œil.

Il faut dire que Karel Zeman est alors au sommet de son art quand il réalise en 1961 Baron Prášil . Celui qui fut le plus célèbre représentant de l'école tchèque d'animation fait preuve ici d'une imagination et d'une maîtrise formelle stupéfiantes. L'univers bariolé du cinéaste atteint un degré de perfection qu'il ne retrouvera jamais plus par la suite. Dans Le Baron de Crac, l'art du trucage est mis au service d'un traitement expérimental de la couleur. La variété et le velouté des tons utilisés, tels des épices, donnent toute la saveur au film et sont comme un clin d'œil au cinéma de Georges Méliès et à l'époque pionnière des effets spéciaux, où l’on prenait le temps de colorier la pellicule à la main, image par image. Toute la flamboyance du cinéma dans son essence même. 


Rencontre insolite et surréaliste sur la Lune. Un tableau pittoresque en forme de clin d'œil à Jules Verne et son roman, De la Terre à la Lune. 



Mais ce qui est admirable chez Karel Zeman, ce sont les émotions qu'il est capable de provoquer avec ses trucages. Car l'émotion ne naît pas de la profondeur psychologique des personnages, mais de l'image elle-même tout entière et des richesses esthétiques employées afin de créer des tableaux picturaux d'une étrange et féérique beauté.

La magie de Karel Zeman suit le postulat que la fantaisie d'une histoire, d'un scénario, exige un traitement cinématographique tout aussi fantaisiste. « La fantaisie de l'histoire exige aussi la fantaisie de l'image. » (6) Toute la prouesse de Karel Zeman sera de faire évoluer de vrais acteurs dans un univers irréel et insolite, et de faire astucieusement accepter au spectateur l'invraisemblable : si tout est irréel, alors tout est possible.

Karel Zeman convie Jules Verne, Cyrano de Bergerac et le Baron de Münchhausen dans un récit haut en couleurs, riche en péripéties. L'utilisation d'une voix off ne doit pas masquer le fait que la structure du film renvoie aux premiers âges du cinéma muet. Très peu de dialogues. Les acteurs, fleurons de la scène théâtrale tchèque, trouvent un terrain de jeu proche de la pantomime et du ballet. 



L'humour cartoonesque dans sa désopilante expression. 


Pour accentuer la dimension comique propre au Baron de Münchhausen, les gags abondent, l'humour le dispute au dérisoire, et parfois le ton se fait plus satirique. Le film prend alors l'allure d'un pamphlet antimilitariste.

Le Baron de Crac concrétise le style de Karel ZEMAN dans toute sa splendeur. C'est une œuvre maîtresse qui échafaude un nouveau langage cinématographique et se présente, dans sa magnificence, comme l'incarnation d'un rêve éveillé.



Édité chez Criterion, le film bénéficie d'une nouvelle et superbe restauration 4K. La meilleure. L'image est exceptionnelle, incroyablement nette, limpide et détaillée, et les couleurs sont justes splendides.

Source : Blu-ray US - Édition 2020 Édition Criterion

Les sous-titres en français sont issus du DVD le Baron de Crac édité chez Malavida Films.

(1) Le mythe d'Icare rapporté par Ovide, peut-être vu comme le premier mythe de la conquête du ciel. Dédale et son fils Icare sont prisonniers du roi de Crète, Minos. En s'appuyant sur l'observation des oiseaux, Dédale confectionne des ailes en cire avec lesquelles ils vont s'évader. Mais grisé par le vol et se rapprochant toujours plus du soleil, Icare verra ses ailes fondre, et chutera mortellement dans la mer qui prendra son nom.


(2) On imagine mal aujourd'hui les efforts déployés par Nicolas Copernic pour mettre un terme à deux millénaires de tradition géocentrique. Il est évident que l’héliocentrisme n’allait nullement de soi au 16e siècle. Ce à quoi s’oppose Copernic, c’est avant tout au bon sens avec lequel on acceptait l’évidence de l’immobilité de la Terre et du mouvement des Cieux. L’expérience commune nous apprenait sans conteste que la Terre ne bougeait pas, puisque physiquement, nous ne ressentions pas l’impression d’être en mouvement. Ce sens commun sur lequel se fonde toute la physique aristotélicienne est accrédité et corroboré par les Écritures Saintes, où il est dit que Dieu, pour favoriser la victoire de Josué, retint un jour entier le soleil au milieu du ciel. Remettre en cause le géocentrisme revenait à remettre en question tout un ensemble de traditions qui dépassaient de très loin le strict cadre de l’astronomie. Avec Copernic, c’est tout un monde qui s’écroule, avec toutes les implications religieuses, morales et cosmologiques qu’un tel changement de paradigme implique. L’immutabilité des Cieux et la perfection supraterrestre des astres disparaissent et cèdent leur place à un monde décentralisé et déroutant, où le « bas » et le « haut » ne sont plus absolus, où la Terre, subitement projetée dans les Cieux, obtient le même statut que celui des autres planètes. Les conséquences religieuses de l'héliocentrisme bouleversent entièrement la hiérarchie des Cieux du cosmos médiéval et antique : la région “supra-céleste” domaine de Dieu, n’existe plus, de même que l'Enfer, et avec lui, ses royaumes infernaux et ses cortèges de Damnés. Copernic a bel et bien, sapé l'ordre cosmique traditionnel dans ses fondations et lui a substitué une nouvelle structure hiérarchique dans laquelle le Soleil occupe une place centrale. Curieusement, si l’Univers de Copernic est héliocentrique, son astronomie ne l’est aucunement. Les mouvements planétaires ne se rapportant pas au Soleil, mais au centre de l’orbe terrestre. C’est à l’astronome Johannes Kepler, auteur des lois des mouvements planétaires, que reviendra la tâche de faire de l'héliocentrisme copernicien, non plus un simple principe d'ordre, mais un principe explicatif et physique.

Pour ceux que la Révolution copernicienne intéresserait, je conseille les travaux monumentaux d'Alexandre Koyré qui se consacra, en archéologue, à l'évolution de la pensée scientifique. Un livre indispensable, pointu, mais très accessible : Du monde clos à l'univers infini. Édition Gallimard. 1988.



(3) La publication des États et Empires de la Lune constitue un véritable casse-tête pour les critiques littéraires et historiens, du fait qu'il en existe actuellement quatre versions, dont trois manuscrites et une imprimée datant de 1657, laissant apparaître des différences et variantes qui interpellent. Ainsi, l'édition posthume de 1657 présente des modifications qui laissent penser qu'elle a été vraisemblablement modifiée et censurée par son ami Henry Le Bret qui, en tant qu'éditeur, ne voulait pas d'une œuvre trop compromettante, et l'a expurgée de certains passages jugés trop audacieux. Ce premier roman sera suivi d'une suite, (considérée par beaucoup comme telle) restée inachevée et parue sous le titre, Les États et Empires du Soleil. Les deux romans sont d'ailleurs souvent publiés ensemble, sous le titre de L'Autre Monde ou Histoire Comique des États et Empires de la Lune et du Soleil.

Pour les débats liés autour de la publication des États et Empires de la Lune, voir la controverse qui oppose Madeleine Alcover à Jacques Prévot.

https://journals.openedition.org/dossiersgrihl/5079#ftn5

(4)Les États et Empires de la Lune. Les Éditions de Londres.2014. Page 23.

(5) Le Baron de Crac, issu des traditions gasconnes, est une déclinaison française des aventures du Baron De Münchhausen. Les célèbres exploits allemands du Baron de Münchhausen, qui furent traduits au XVIIIe siècle en France par Saint Hilaire le Gai, se heurtèrent bien vite aux traditions des Gasconnades. Au théâtre, celles-ci mettaient en scène des personnages comiques, hâbleurs et vantards à souhait, contant leurs exploits imaginaires avec la gouaille qu'on leur connaît. Ainsi, le Baron de Münchhausen fut rapidement mis à la sauce gasconne et prit le titre de Baron de Crac. Le nom lui-même est une gasconnade (dans le Sud-Ouest de la France, beaucoup de noms se terminent en -ac) et la principale activité de ce Baron joyeusement fanfaron est de raconter des cracks. Le Baron de Crac éclipsa le Baron de Münchhausen et s'imposa en France jusqu'à la moitié du XXe siècle.


(6) Revue Image et Son, n°194. Mai 1966.



Bonus : 

Dommage que les bonus figurant dans le DVD édité chez Malavida Films soient aussi courts, car ils sont passionnants. On y trouvera pêle-mêle des témoignages de Karel Zeman et de sa fille, ainsi qu'une apparition furtive de l'acteur tchèque, Milos Kopecky.



Vidéos : 


- Film Adventurer Karel Zeman est un documentaire sur Karel Zeman en VO uniquement. (Tchèque sous-titré en anglais)  (Remux Blu-Ray - Mkv - 102 mn)

- Pourquoi Karel Zeman a-t-il tourné ce film ? (Remux DVD - Mkv - VOSTFR - 4mn)

- Les acteurs. (Remux DVD - Mkv - VOSTFR - 3mn)

- Effets Spéciaux (Remux Blu-Ray - Mkv - 4mn)

- Karel Zeman la légende continue. (Remux DVD - Mkv - VOSTFR - 3mn) 

- Echoes of colors (Remux DVD - Mkv -  5mn) Un petit montage réalisé à partir d'images du film sur une musique du quatuor de clarinettes tchèque, Clarinet factory.



Audio : 


-Karel Zeman, le Méliès Tchèque. Extrait de Radio Prague International. (MP3 - 12mn)

-Retour sur l'œuvre de Cyrano de Bergerac.(France Culture - Flac - 29mn)


Revues  : 



-Cinéma 66, n°106.Mai 1966. Le Baron de Crac. Critique de Pierre Philippe. (PDF - 2p)





-Image et Son, n°194.Mai 1966. Karel Zeman s'explique (trop) brièvement sur  l'esthétisme de ses films. (PDF - Extraits - 6p)




-Midi Minuit Fantastique n°15-16. Décembre 1966. Les entretiens avec Karel Zeman ne sont pas légion, et c'est un plaisir de pouvoir lire cette interview dans laquelle il parle de lui et de son travail de cinéaste. Il nous explique, ici, sa façon de faire des films, en dévoilant, au passage, quelques-uns de ses trucages, et nous expose, plus généralement, sa conception artisanale du cinéma. C'est une interview donnée en 1966 à Bruxelles, au bar de l'Arenberg, dans une ambiance chaleureuse, bousculée par la présence d'un inopportun qui s'invite à la discussion au culot ! (PDF - Extraits - 8p)









- Positif. 77-78. Juillet 1966. (PDF - Extraits - 2p)







- L'Écran Fantastique n°281. Novembre 2007. Karel Zeman magicien de l'image. (PDF - Extraits - 3p) 




- Positif n°647. Janvier 2015.





- Jeune Cinéma n°3-4. Décembre 1964. (PDF - Extraits - 4p)



- Le Baron de Crac par Jean-Gaspard Palenicek (PDF -6p)



Sur Cyrano de Bergerac, quelques articles riches en enseignements. 

-Cyrano de Bergerac, entre science et fiction, par Claudine Nédelec. Extrait de L'Information Littéraire.2005.Vol 57. (PDF - 9p)

-Cyrano de Bergerac, ou l'homme qui avait la tête dans les étoiles, par Jacques Prévot. Extrait de la revue  Littératures classiques.1991.(PDF - 18p)

-Raison et invention dans Les États et Empires de la Lune et  du Soleil : du discours scientifique au discours littéraire, par Maria Susana Seguin. Extrait de la revue  Littératures classiques.2004. Supple.53. (PDF -14p)

-Machines volantes, machines du monde et machination romanesque dans  Les États et Empires de la Lune et  du Soleil, par Sylvie Requemora. Extrait de la revue  Littératures classiques.2004. Supple.53. (PDF -17p)




Livres : 


- Lucien de Samosate. Icaroménippe, ou le voyage au-dessus des nuages. Extrait des œuvres complètes. Tome 2. Éditions Hachette.1912. Annoté et traduit par Eugène Talbot. (PDF - 18p) Pour faire mieux connaissance avec Lucien de Samosate, j'ai rajouté l'introduction écrite par Eugène Talbot et extraite du Tome 1. (PDF - 22p)


- Francis Godwin : l'Homme dans la Lune. Traduction de Jean Baudoin,1604. Les Éditions de Londres.2014.  (PDF - 70p)

- Les États et Empires de la Lune, de Cyrano de Bergerac. Les Éditions de Londres.2014. (PDF - 112p)

-Les États et Empires du Soleil, de Cyrano de Bergerac. Les Éditions de Londres.20.  (PDF - 88p)




Liens : 



Film : 

https://1fichier.com/?lvhvvpqmgm52xav4g6mf

(Remux Blu-Ray - MKV - Vostfr + St anglais -21,8 Go)

Bonus : 

https://1fichier.com/?s2l82hzp5cm5rhhibx63


Kermite.