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jeudi 2 mai 2024

Rochefort, Marielle, Noiret : Les copains d'abord - Pascal Forneri, 2020, HDTV








Ceux qui, comme moi, ont grandi avec les films illuminés par la classe et le panache de ce merveilleux trio d’acteurs que furent Rochefort, Marielle et Noiret, regarderont ce documentaire avec un pincement au cœur, et le sentiment que ces trois monstres du cinéma français ont laissé depuis leur disparition un sacré vide. Et c'est vrai qu'ils nous manquent. Leurs films ont heureusement gardé la trace de leur talent. Et un peu de leur vie, comme un goût d’éternité. Voilà pourquoi le documentaire de Pascal Forneri est à voir absolument, car il permet de cerner dans toutes ses nuances la sensibilité de ces trois figures si chères à notre cinéma. Il donne la parole aux réalisateurs qui ont parcouru un petit bout de chemin avec eux (Bertrand Tavernier, Patrice Leconte, Joël Seria…) ainsi qu’aux acteurs qui les ont côtoyés (Thierry Lhermitte, Guy Bedos …). 

Avec Marielle, Noiret et Rochefort, c’est tout un pan du cinéma populaire qui m'a ouvert ses portes. J'ai découvert  Philippe de Broca, Yves Robert, Claude Zidi, Édouard Molinaro, autant de réalisateurs français qui m’ont fait apprécier et aimer le cinéma populaire, qu'on aurait tort de mésestimer. Car qu'est-ce que le vrai cinéma populaire, sinon un cinéma d'auteur à portée de tous, comment l'écrit si bien Philippe Noiret dans son autobiographie ? ¹

Alexandre le Bienheureux, réalisé par Yves Robert, a justement été l’un des tout premiers films à m'enthousiasmer. Je m’étonne, encore aujourd’hui, de l'impression qu’il m’a laissée. Sa fraîcheur de ton, son immoralité et son ode à la flemmardise m'avaient littéralement stupéfié. Ce vibrant plaidoyer pour la paresse avait fait vibrer en moi une corde sensible et révélé mon irrésistible attirance pour ces originaux épris de liberté, ces doux dingues toujours enclins à suivre des chemins détournés et à  écouter leur âme.

En évoquant Alexandre le Bienheureux, un poème de Jacques Prévert me revient en mémoire, un poème qui fait délicieusement entrevoir toute la difficulté à passer ses journées à ne rien faire, à paresser, à glandouiller. Dans  Il faut passer le temps,² Prévert joue sur ce paradoxe : quoi qu'on en pense, le farniente, c'est du travail !    



« On croit que c'est facile 

de ne rien faire du tout 

au fond c'est difficile

c'est difficile comme tout

il faut passer le temps

c'est tout un travail

il faut passer le temps

c'est un travail de titan


Ah ! 

du matin au soir

je ne faisais rien

rien

ah ! quelle drôle de chose

du matin au soir

du soir au matin

je faisais la même chose

rien !

je ne faisais rien 


j'avais les moyens

ah ! quelle triste histoire

j'aurai pu tout avoir

oui

ce que j'aurai voulu

si je l'avais voulu

je l'aurai eu 

mais je n'avais envie de rien

rien »


Mes souvenirs se perdent avec Prévert, poète populaire que je chéris tant. Sa prose, d'une simplicité désarmante, dévoile une symphonie de mots dont j'apprécie la musique, le rythme et l'éclat. Je recopiais par amour ses poèmes pour mieux les apprécier, comme si j'avais eu moi-même l'honneur de les avoir créés. Prévert rejoint ce bienheureux Alexandre dans cet hommage au farniente.

Et aux trois Grands Ducs du cinéma français qui occupent dans mon cœur et dans le grand temple du septième art une place de premier choix, Pascal Forneri a incontestablement su  rendre un juste et bel hommage. 


Bonus :  


Marielle, Noiret et Rochefort, un trio légendaire. Il faut aller aux sources pour apprécier leur talent. Il y a les films et les pièces de théâtre, bien sûr, mais aussi les interviews et leurs biographies qu'ils ont chacun écrites et qui aident à mieux les connaître. Philippe Noiret a choisi la forme qui lui convenait peut-être le mieux : une autobiographie classique. Mémoire cavalière,³ en hommage à la passion qu'il nourrit pour les chevaux, a l'avantage de présenter un récit chronologique de ses soixante-seize années d'existence et permet de mieux appréhender la longue carrière de l'artiste, au théâtre comme au cinéma. Il y parle notamment de son travail d'acteur, de l'importance cruciale des costumes et de la façon dont il s'approprie ses personnages. C'est sur ce terrain-là que l'ouvrage trouve toute sa force. Réputé pour sa pudeur, Philippe Noiret se met à nu pour exprimer l'essence même du travail de l'artiste.


Correspondant à son tempérament fantaisiste, Jean-Pierre Marielle a, lui, opté pour une forme plus foutraque, un abécédaire truffé d'anecdotes et de souvenirs. Le grand n'importe quoi ⁴ porte finalement bien son nom. C'est un clin d'œil à ses années de jeunesse, quand, du lycée au Conservatoire d'art dramatique, il entendait la voix des enseignants lui faire continuellement ce reproche : « Marielle, arrêtez de faire n'importe quoi ! » Dans sa grande sagesse, l'intéressé finissait par expliquer que « n'ayant jamais donné de bonnes raisons de leur obéir, j'ai continué. » ! ⁵ On reconnaît bien là toute la gouaille insolente de Marielle !

C'est un livre d'une délicieuse légèreté, où se trouve élégamment condensé, exposé, le parcours de toute une vie. Marielle y clame son amour du jazz, évoque ses écrivains de cœur (Beckett, Camus, Céline) et insiste, avec sa sensibilité d'artiste, sur ce qui, pour lui, a compté le plus, à savoir ses rencontres. Car ce sont elles, finalement, qui ont déterminé la trajectoire que sa vie a prise. Il écrira à propos de son métier d'acteur, qui n'en est pas vraiment un : 

« Je n'ai pas le sentiment d'avoir fait une carrière, mais des rencontres. (...) On ne peut pas parler de carrière en art, les attentes et la logique n'y prennent aucune part ; cela ressemble davantage à la traversée de l'Atlantique en solitaire, tout peut arriver, y compris rien du tout. » ⁶

À rebrousse-poil de certains, qui se plaisent à vouloir faire de l'acteur une figure intellectuelle de son temps, il fustige les artistes qui veulent donner des leçons de morale et ériger leurs opinions comme des dogmes intangibles. Si l'artiste doit se faire remarquer, ce n'est pas par une parole intempestive, mais plutôt par sa discrétion.  

« Un comédien n'est pas un intellectuel, il n'a pas à faire entendre son babillage à tort et à travers. Qu'il reste sans voix quand il ne joue pas me paraît une attitude raisonnable. Je tiens en horreur les gens certains de leurs opinions, qui ont un avis sur tout, avec leur règle dans la poche, de l'encre sur les mains et des craies plein les escarcelles. » ⁷ 


Quant à Jean Rochefort, il a écrit, dans un style qui lui est propre, un livre inclassable. Distant, drôle, raffiné et parfois bouleversant, on le retrouve comme il est au cinéma. Il y a des fulgurances sublimes, des dialogues immensément drôles et surréalistes, et des souvenirs de jeunesse qui resurgissent douloureusement, comme ces séances de torture, exécutées sur la place publique pendant l'Épuration, auxquelles il assista dans sa jeunesse. Ce genre de choses qui marque au fer rouge un gamin de 14 ans. « Je n'arrive pas à oublier. Les psys me disent :  « C'est normal », peut-être, mais la nuit ça réveille. » ⁸


1. « Par les critiques, l'expression « cinéma populaire» est presque toujours employée  avec condescendance. Mais pour moi, le vrai cinéma populaire, c'était par exemple ce que Bertrand Tavernier recherchait : un cinéma d'auteur à portée de tous. C'était exactement le cinéma dont j'avais envie. »  Mémoire cavalière. Philippe Noiret. Robert Laffont. 2008, p. 218.

2. Poème extrait de Histoires. Jacques Prévert. Éditions Gallimard. 1963.

3. Mémoire cavalière. Philippe Noiret. Robert Laffont. 2008.

4. Le grand n'importe quoi. Jean-Pierre Marielle. Calmann-lévy. 2010.

5. Ibid., p. 137.

6. Ibid., p. 38. 

7. Ibid., p. 45. 

8. Ce genre de choses. Jean Rochefort. Stock. 2013, p. 87.



- Télérama : hommages 








































Le trio légendaire Noiret/Marielle/Rochefort vu par Noiret.










Radio : 


- Philippe Noiret (France Inter - FLAC - 55mn)

- Jean Rochefort, le magnifique  (France Culture - FLAC - 5 X 28 mn)
Jean Rochefort se confie en 2012 dans un long entretien où  transparaît toute la verve et l'humour qu'on lui connaît. Irrésistiblement attachant.

Livre : 

- Ce genre de choses. Jean Rochefort. Stock. 2013 (epub).




Kermite.


Lien documentaire :

https://1fichier.com/?28twua772vqlk3sfyluy

(HDTV - 2,94 Go, TS - 93 mn.)


Bonus :

https://1fichier.com/?2700yc38in82xsj6wcr2

lundi 11 novembre 2019

Jazz at the Philharmonic,the beginning 1944





Si on m'avait dit qu'un jour, j'écouterais du jazz et que pire, je finirais par aimer cette musique, je l'aurais regardé de travers et répondu de mon air le plus snob : quoi, moi, écouter cette musique d'intello, ses solos interminables à vous ramollir le ciboulot ? Non merci, je passe mon tour.
C'était sans compter sans la persévérance d'un ami qui m' a pris au dépourvu et passé par surprise un drôle de disque sur sa platine. Un truc des années 30, avec trompettes et orchestre, mais pas le genre musette et plan-plan, c'était incroyablement rythmé, tonique, dansant, swinguant. J'écoutais ébahi, merde alors, c'était donc ça le jazz ? Le disque était l'œuvre d'un certain Duke Ellington. Voilà comment tous mes préjugés ont depuis ce jour-là volé en éclats. Je suis devenu un vrai mordu de swing, amoureux d'une époque follement insouciante, qui prenait plaisir à s'amuser. Pourtant, à y regarder de plus près, la réalité était loin d'être rose. La Grande Dépression étant passée par là, avait plongé l'Amérique dans une faillite économique et humanitaire vertigineuse. Les émeutes de San Francisco en 1934 nous rappelaient que les gens n'avaient plus rien à becqueter dans leur auge. Il suffit de voir certains clips musicaux réalisés au cours des années 30, c'est édifiant. La nourriture était obsessionnelle... Les gens crevaient la dalle et leur seule véritable obsession, c'était bouffer...
Et pourtant le swing brille par son optimisme à tous crins. Pour oublier toute cette misère, on s'éclate au rythme des Big Bands, dans les Dancings, où des battles de danse acrobatique s'improvisent dans une euphorie galvanisante. L'âge d'or du swing, c'est ce concert historique au Carnegie Hall en 1938, réunissant l'espace d'une soirée, et sous la coupole d'un Benny Goodman inspiré, la crème des musiciens de jazz: Count Basie, Lionel Hampton, Cootie Williams, Buck Clayton, Harry Carney .... Malheureusement, l'arrivée du Bebop  pendant la guerre met un terme à la folle épopée du swing. Clap de fin. Ainsi en va-t-il des courants musicaux, ils viennent comme ils disparaissent...







Une bande de jazzmen transforme le 2 juillet 44 la salle du Philharmonique de Los Angeles, réservée aux concerts classiques, en chaudron explosif !


Réalisé le 2 juillet 1944, Jazz at the Philharmonic est le premier concert d'une longue série, produit par Norman Granz, passionné de jazz, et doté d'un brillant sens des affaires. C'est une jam-session dans la grande tradition du jazz. Habituellement réservée au Philharmonique de Los Angeles, cette salle réunit pour l'occasion une sacrée palette de musiciens. Avec, au piano, le grand Nat King Cole, surtout connu pour sa voix de crooner qui fera sa célébrité dans les années 50. Il a été et restera, un fabuleux pianiste. Ses arabesques et son jeu cristallin me fascinent. Il a un don pour aller au plus simple, au plus concis. Dans Blues, ses envolées lyriques exhibent des moments d'une délicieuse espièglerie enfantine. Avec le guitariste Les Paul, il nous offre un duo mémorable, d'une fantaisie bondissante et pleine d'humour.
À la contrebasse, Red Callender et Johnny Miller tricotent leur gamme en se marrant comme des fous. Alors que Gene Krupa et Lee Young, frérot du grand Lester, sont aux baguettes. Celui qui met le feu à son saxo, c'est Illinois Jacquet. Profession pyromane. Un incendiaire d'une puissance explosive qui démarre au quart de tour !
Tout ce beau monde prend un pied immense à jouer, et déborde d'une énergie folle.
Le résultat : un feu d'artifice musical déployant un concert de notes en feu et livrant une musique en bâtons de dynamite.
Si avec tout ça, vous n'avez pas des fourmis dans les jambes, échangez d'urgence vos semelles de plomb contre une paire d'espadrilles.


Kermite. 





1 CD FLAC

Liens :  
https://1fichier.com/?d1bq1ebpd5n55jhaee9i












vendredi 18 octobre 2019

Daïnah la métisse - Jean Grémillon 1931





Contrairement à ce que j’ai pu lire çà et là, Daïnah la Métisse n'est pas un moyen-métrage, mais un film insolemment mutilé à sa sortie par ses producteurs. Un véritable massacre qui explique un peu mieux pourquoi le film apparaît bancal. Il manque des scènes. Et pas des petits bouts de scènes. Le critique et historien Philippe Roger émet l'hypothèse que tout le début a été entièrement coupé, soit, grosso modo, une quarantaine de minutes passées à la trappe. C'est Léon Mathot qui a eu la charge d'opérer les coupes. Finalement, il ne restera que 1 500 mètres sur les 2 200 mètres initiaux. Et pour cette raison, Jean Grémillon refusa de le signer. Il n'est d'ailleurs pas crédité au générique.
Malheureusement, la version originelle du film ne pourra jamais être reconstituée, la pellicule coupée ayant été définitivement détruite.
Le film s'inscrit dans une époque charnière du cinéma. Nous sommes en 1931, c'est-à-dire, au début du film parlant, et ce que voulaient surtout les producteurs, c'était un film léger, une sorte de comédie chantante, une façon pour eux d'exploiter le filon commercial du film parlant. Mais le traitement sonore, très avant-gardiste, qu'en a fait Jean Grémillon a dû les laisser perplexes… Car à une période où les cinéastes s'accordent pour donner la prééminence à la parole, Grémillon, lui, la refuse, en estimant que les bruits, les sons, les chants, la matière sonore dans son acception la plus large, ont plus d’importance que le parlé en lui-même ! Cette vision audacieuse et personnelle du cinéma a pour but ultime de faire émerger la magie du son. Elle a été possible parce que Grémillon a été, toute sa vie, musicien dans l'âme. Élève de Vincent d'Indy, il suit une formation musicale à la Schola Cantorum. C'est d'ailleurs en tant que violoniste qu'il fait ses débuts artistiques, au Max-Linder, l'une des salles de cinéma les plus prestigieuses. Il jouait dans une petite formation orchestrale qui accompagnait les films muets.
Composant parfois lui-même ses musiques de film, Grémillon considère justement le septième Art dans une optique intrinsèquement, essentiellement, musicale. L'ensemble de son œuvre est marqué par sa sensibilité et son expérience de musicien. Mais son approche esthétique, profondément personnelle et originale, reste souvent incomprise par ses pairs. Traditionnellement, la musique sert, le plus souvent, à accompagner les images, à magnifier une scène ou à pallier son manque d’émotion. Chez Grémillon, ce sont les images, au contraire, qui doivent suivre les modulations du rythme musical et servent d’illustrations aux thèmes musicaux. 
Comme l'écrit Pierre Billard dans la biographie qu’il consacre à Jean Grémillon : (1)
«Son rêve informel,[à Grémillon] c'est que l'image elle-même devienne musique. Tous ses films personnels porteront la trace de cette “composition musicale».
Adapter l'image à la musique, plutôt que la musique à l’image : voilà formulées les prémisses d’une philosophie, d'un esthétisme auxquels Jean Grémillon restera attaché toute sa vie.
Daïnah la métisse offre une impressionnante palette sonore. Le film s'ouvre et se termine sur le même air lyrique, alors que le bruit et le cliquetis des machines rythment la croisière par vagues successives. Mais c'est une atmosphère très jazz (jazz des années 30, évidemment) qui baigne et imprègne constamment le film.
La mise en scène est austère, mais il y a des fulgurances formelles qui révèlent une conception très géométrique de l'espace, avec une architecture quadrillée, des lignes qui dessinent d'étranges arabesques et des plans verticaux qui dénotent un sens aigu de la profondeur et de la verticalité.
Une autre qualité de ce film maudit, et non des moindres : la qualité des interprètes.
Charles Vanel tient magistralement le haut du pavé (la scène de l'interrogatoire est sublime). Et Daïnah la Métisse est littéralement portée par une Laurence Clavius lumineuse et sensuelle, qui tient ici son premier et unique rôle au cinéma. Il y a cette extraordinaire scène de bal masqué, avec cette danse qui reste, à mon sens, le moment le plus fort du film. Une danse en guise d'orgasme, comme une offrande dionysiaque à la nature, où Daïnah, sur des riffs de jazz endiablés, s'offre aux regards, aux éléments, à la vie.
Habib Benglia impose un style d'une élégance sobre. Si l'acteur a bien eu, à son actif, une quarantaine de films, on ne lui a donné en revanche que des rôles secondaires (excepté dans  Daïnah) et le fait qu'il n'y fasse que des apparitions furtives n'enlève rien à l'exceptionnelle longévité de sa carrière. Ses rôles sont largement inspirés d'un cinéma exotique dans lequel tous les poncifs de la mythologie et de la pensée colonialistes ont manifestement trouvé un point d'ancrage.
En 1930, par exemple, peu avant le tournage de Daïnah la métisse, il joue dans La Femme et le Rossignol, d’André Hugon. Il y tient le rôle d’un chef de tribu. Tourné en Côte d'Ivoire, ce film est l'exemple type des films coloniaux tournés en Afrique, destinés à satisfaire la curiosité du public européen, avide d'exotisme et de dépaysement.
Originaire du Soudan et né à Oran, Habib Benglia arrive en France juste avant la Première Guerre mondiale. Autodidacte chevronné, il réussit à parfaire sa formation de comédien dans les arts du music-hall et le théâtre de boulevard. Il fut tour à tour amuseur, danseur, auteur, et s'est bâti sur les planches une véritable carrière de tragédien. Surnommé aussi le « tragédien noir »  — marque reconnaissable de son indéniable réussite sur la scène théâtrale —, il semble bien avoir été le premier acteur noir en France à s'imposer dans des rôles classiques au théâtre ; le premier, tout du moins, à accéder à la célébrité dans l'entre-deux-guerres.



Dans une France colonialiste profondément engoncée dans ses préjugés raciaux, il faut saluer l'audace et le courage de Jean Grémillon d'avoir porté Habib Benglia et Laurence Clavius sur le devant de la scène, et de leur avoir accordé les premiers rôles du film. Mettre un Noir et une métisse en tête d'affiche, voilà qui ne manquait pas de piquant en 1931…. D'autant plus étonnant, que le film prend le revers de l’imagerie coloniale, et que, fait rarissime, le noir tient, pour une fois, le beau rôle. Habib Benglia, qu'on voit souvent plongé en pleine lecture, est un intellectuel raffiné, un écrivain épris d'un calme  étonnant, et forme avec sa femme, Daïnah, un couple exotique de bourgeois, sur lequel ne manqueront pas de se poser l'attention et la curiosité des passagers. 
Charles Vanel, un mécanicien rustre, confiné dans la salle des machines, cède facilement à la sauvagerie de ses pulsions. Mais les nuances qu'il apporte à son personnage le rendent presque attachant. 
Au final, si le film peut dérouter par sa structure et ses ellipses redondantes, il constitue néanmoins un parfait échantillon des ambitions artistiques que Jean Grémillon a très tôt placées dans le cinéma, et réussit à dessiner les contours d'une singularité qui ne fera que s'affermir par la suite.




Cette édition vaut aussi pour la qualité exceptionnelle de ses bonus : en premier lieu, vous trouverez un documentaire fascinant, Jean Grémillon et le réalisme magique. Philippe Roger, Geneviève Sellier, Giusy Pisano et Yann Calvet vont, chacun à leur manière, parler de ce cinéaste passionnant, malheureusement resté à la marge du cinéma français. Si vous ne connaissez pas Jean Grémillon, c'est une excellente entrée en matière. Il faut voir comment Philippe Roger réussit, à partir d'une simple affiche de film, (celle de Daïnah la métisse), à dévoiler l'univers esthétique et philosophique de Jean Grémillon,  j'en ai eu le souffle coupé !
Vous retrouverez Philippe Roger dans le second bonus. Toujours aussi pertinents, ses précieux commentaires apportent à la compréhension du film un éclairage indispensable.


Bonus Blu-ray :


- Jean Grémillon et le réalisme magique (HD-56mn-MKV)
- Séquences commentées (HD-19mn-MKV)
- Intermède musical ( HD-2mn-MKV)


Bonus personnels :


- Premier plan (revue mars 1960) : Grémillon par Pierre Kast. (PDF-25p)


- Anthologie du cinéma : Grémillon par Pierre Billard. J'ai pour Pierre Billard une grande admiration, et la petite biographie qu'il a écrite sur Jean Grémillon, donne à travers une brillante analyse de ses chefs-d'œuvre, la mesure de son talent.   (PDF-22p)



- Les Cahiers du Cinéma  : injustement passée sous silence par les Cahiers du Cinéma pendant des décennies, l'œuvre de Jean Grémillon est enfin reconnue à sa juste valeur, et passée au crible dans une série d'articles parus en octobre 2013. Ils jettent une lumière éclatante sur l'univers poétique et musical du cinéaste, mais n'expliquent pas comment celui qui avait toutes les cartes en main, pour devenir le chef de file du Cinéma français d'après-guerre (après avoir réalisé coup sur coup trois chefs-d'œuvre entre 1939 et 1944) a été frappé du sceau de la malédiction, en raison d'une série de projets malheureusement avortés, et termina sa vie dans l'oubli. Un destin singulier pour un cinéaste maudit. 
Pierre Kast, qui fut l'assistant de Jean Grémillon, a tenté de donner une explication à cette malédiction, et au fait, assez déroutant, que ses films n'avaient aucune emprise sur leur époque. Pour expliquer ces échecs et sa mise à l'écart du milieu cinématographique, Pierre Kast parle d'inadaptation. Inadaptation de Grémillon au monde de la production et à ses exigences financières. Comme si, finalement, ces contraintes restaient à ses yeux incompréhensibles et incompatibles avec l'exercice de son Art. (PDF - 27p)




- Extrait du DVD, Remorques : Grémillon, le méconnu :  cette coproduction de France 3 Normandie, donne un aperçu succinct de la carrière cinématographique de Jean Grémillon, mais les interventions plus que savoureuses de Madeleine Renaud, Micheline Presle, Michel Bouquet, et d'Arlette Thomas, confèrent un charme indéniable à ce documentaire du terroir. Une petite erreur s'y est toutefois glissée, car ce n'est pas en tant que pianiste, mais bel et bien en tant que violoniste, dans de petits orchestres, que se produisit Jean Grémillon au Max-Linder, pour accompagner les films muets.  (Remux DVD-MKV-25mn)

- Extrait du DVD, Lumière d’été :  Jean Grémillon, un cinéaste sous l’Occupation. Le doc réalisé par Véronique Martin montre comment l'Occupation a été pour Grémillon la période la plus prolifique de sa carrière, une période faste et féconde qui aura vu la naissance de ses plus beaux chefs-d'œuvre. Lumière d'été qui en fait partie, est ici analysée sous toutes ses coutures. Avec la participation de Philippe Roger, Jean-Pierre Mocky, Paul Vecchiali, Michel Bouquet et de quelques historiens du cinéma qui retracent la genèse du film en le replaçant dans son contexte historique. Une belle occasion de découvrir ce mal-aimé du cinéma français, cet artiste complet aux multiples talents, qui amènera le septième Art sur le terrain des passions humaines, du lyrisme et de la poésie. (Remux DVD-MKV-52mn)

- Extrait de la revue, Hommes et Migrations, n°1132, mai 1990, Les Africains Noirs en France. Regards blancs et colères noires, par Philippe Dewitte. (PDF-13p)


- Sur Habib Benglia, bien peu d’articles et de livres lui sont consacrés. Mais le travail de Nathalie Coutelet mérite le détour. Dans une série d'articles, elle s' est attelée à retracer sa carrière théâtrale et cinématographique, en mettant à nu l'arrière-fond historique et colonial, et en décryptant les préjugés raciaux, enracinés dans les mœurs et dans la société.
L'Exposition coloniale de Vincennes en 1931 entérine et popularise une vision ethnographique et raciste à l'égard des colonies et de ses populations locales. Une vision nourrie par un discours scientifique fondé sur la hiérarchie des races, où les noirs passent pour avoir d'évidentes origines simiesques. La France, fière de son idéologie impériale, y expose ses indigènes sous la forme de zoos humains.
Le noir est généralement perçu comme symbole de luxure, de lubricité, d’animalité. On se complaît à se le représenter sous l’effigie du diable ou du sorcier aux pouvoirs maléfiques. Cette représentation symbolique et tenace du corps noir, a longtemps persisté dans les consciences (jusque dans la première moitié du 20e siècle) et se retrouve jusque dans les sphères intellectuelles de la société, puisqu'elle s'immisce souvent, presque inconsciemment, dans le discours des critiques eux-mêmes, qui ont du mal à juger la prestation de l'acteur, sans tomber dans ces travers idéologiques. C'est ce qu'explique merveilleusement Nathalie Coutelet, à travers l’étude qu'elle a réalisée sur la façon dont ont été perçues, par les critiques, les prestations de Habib Benglia. Car il a généralement été apprécié, admiré pour sa plastique, la beauté sculpturale de sa musculation et ses qualités athlétiques de danseur. Il lui a fallu bien des efforts pour que, finalement, son jeu de scène et ses qualités d'acteur soient enfin reconnus. Pouvoir affirmer sa propre personnalité, en échappant à ces représentations stéréotypées et primitives, n'aura pas été une mince affaire. Le mérite de Habib Benglia est d’avoir réussi à briser cette immense chape de préjugés. Son prestige n'en est que plus grand.
- Habib Benglia : quand le noir entre en scène, par Nathalie Coutelet. (PDF-22p)
- Habib Benglia, le nègrérotique du spectacle français, par Nathalie Coutelet. (PDF - 13p)cinéma colonial. (PDF-15p) 
- Monsieur Vanel, un siècle de souvenirs, un an d’entretiens : avec sa gouaille d'artiste et sa poésie, Charles Vanel se confie à Jacqueline Cartier et nous raconte ses souvenirs, sur le tournage de Daïnah la métisse. Le tout agrémenté de quelques photos piochées dans le livre, et qui rappellent à l'évidence, qu'à tout juste 20 ans, Charles Vanel était vraiment bel homme, et qu'il avait la carrure, l'étoffe et le physique pour jouer les rôles de jeune premier. (PDF-10p)

- Le Chant du monde Les voix méditées-mélodiées du biographe selon Jean Grémillon par Philippe Roger. (PDF-16p) Par moments un peu ardu d'accès, le texte de Philippe Roger met en lumière le traitement sonore des films de Grémillon et permet d'en mieux saisir la portée philosophique et esthétique.

- C'est toujours un plaisir d'entendre la voix de Grémillon. Diffusé sur la chaîne Nationale le 29 janvier 1952, un document rare qui a pour thème : Le film sur l'art trahit-il l'art ? Un débat ouvert autour de Fernand Léger, André Chamson, André Bazin, Emmanuel Berl et Jean Grémillon. Et comme il est dit, à la fin de l'émission, comme pour se départir d'éventuelles poursuites judiciaires, "les opinions émises à la Tribune de Paris engagent la seule responsabilité de ceux qui les expriment." Autre temps, autres mœurs...(France Culture - 25mn- FLAC)

- Grémillon, le cinéaste maudit (RTS- MP3 -7mn)
- Revue Pour Vous.1930. Ciné-reportage à bord du paquebot,  pendant le tournage du film, non loin des côtes de l'île de Beauté.   (PDF-1p) 
- Revue Pour Vous.1931. Habib Benglia donne une interview.(PDF-1p)
- Revues Pour Vous.1932. (PDF-1p) Une critique du film pas tendre du tout, signée Nino Frank, à la sortie du film, en 1932.
- Une critique élogieuse du film par Xavier Jamet. (jpg)

- Cinema 60. Pierre Kast et Philippe Esnault rendent hommage à Jean Grémillon, mort dans l’anonymat, le 25 novembre 1959, quelques heures seulement après l'annonce de la mort, retentissante, de Gérard Philipe. (PDF-11p)


- Sauvage au cœur des zoos humains : dossier de presse sur les zoos humains, issu du documentaire du même nom, réalisé par Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet. (PDF-12p)


Kermite.

Bluray REMUX
VF+ St anglais et français (1920X1440 - MKV)

Liens :


Film : https://1fichier.com/?kci9ypwn16bgk670l8ga


Bonus : https://1fichier.com/?edn0rdqy2agedooxgmlz

vendredi 10 mai 2019

Khatchaturian: Gayaneh - Complete Ballet - 2 CD






Je crois que j'avais neuf ans quand j'ai découvert ce compositeur russe, d'origine arménienne. Mes parents avaient de vieux 33 tours de musique classique, et autant vous dire qu'à cette époque, la musique classique me gonflait sérieusement. Les Mozart, Beethoven, Chopin, je les fuyais comme la peste ! Et pourtant, un disque avait toutes mes faveurs. Je vais être honnête, un morceau plutôt. Un sacré morceau de musique, qui éveillait ma frêle curiosité enfantine. Il figurait sur la face B, relégué en dernière position. Un peu comme un mal-aimé, loin, très loin derrière les Schubert, Chopin et autres classiques intemporels. Je regardai le disque et découvris son nom... Khatchaturian...
Ce nom déjà, Kha-cha-tu-rian !  Un poème à lui tout seul, un conte des Mille et Une nuit, une invitation au voyage et à l'exotisme. Le morceau était une toccata pour piano (toccata in E-Flat minor) À son écoute, je me transfigurais, transporté dans un monde imaginaire, comme subjugué, presque hypnotisé par ces harmonies et ces sonorités orientales. Quel choc ! Cette musique me parlait, j'éprouvais, à un point que je n'aurais jamais cru possible, un maelstrom de sentiments ; des torrents de lave incandescents irradiaient mon corps. Inutile de comprendre ce qui m'arrivait. Cette musique m'avait ensorcelé, des forces souterraines me submergeaient. J'ignore quelle est la cause de tout ce grand chambardement intérieur, mais ce que je sais en revanche, c'est que cet artiste a exercé sur moi une étrange fascination, et qu'il m'a permis, bien des années plus tard, de découvrir et d'aimer la musique classique. Ou comment une simple toccata aura eu raison de mon ignorance.

Je voudrais dire un petit mot sur le ballet et le contexte historique.
Fin 1941. Alors que les troupes de la Wehrmacht arrivent aux portes de Moscou, Staline organise, de toute urgence, l'évacuation par train des industries d'armement vers l'Est. Une partie de la population en fait autant, principalement l'élite politique et civile, parmi laquelle se trouve Khatchaturian. Paradoxalement, c'est dans ce contexte de guerre et d'exil forcé  qu'il va composer Gayaneh, ballet somptueux, paré d'une musique diablement enjouée, fleurant bon l'exubérance festive. Une musique qui honore et célèbre la mémoire vivante de sa chère Arménie. Les répétitions ont lieu à Perm, dans les usines de munitions ! Ouvriers et danseurs se côtoyant dans une fraternité chaleureuse, en pleine effervescence patriotique, prêts à fêter la Victoire finale...
Gayaneh, présenté ici dans sa version complète, est un panaché de danses qui puisent leur force et leur source dans le folklore arménien. Pour la petite anecdote, sachez que, deux jours avant la première du spectacle, la Danse du sabre qui doit en constituer le point d'orgue, n'est toujours pas écrite !! Khatchaturian n'y arrive pas et se trouve dans la position de l'écrivain en panne d'inspiration devant sa feuille blanche. 
Finalement, à partir d'une mélodie de Gumri, danse de mariage arménienne, il réussit à créer un mélange détonnant et jouissif, un cocktail bigarré où jazz et tradition s'imbriquent harmonieusement ! Saxophone, xylophone et trombone offrent ensemble un heureux contrepoint jazzistique à la mélodie traditionnelle jouée au piano... Une sacrée performance !
Kermite.

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